Situation économique et financière en Tunisie | Ridha Gouia, Professeur en Sciences Economiques et directeur d’APBS : «L’équilibre macroéconomique représente une condition nécessaire au développement de la Tunisie»

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La situation en Tunisie, bien qu’elle ne soit pas rose, a l’air de s’améliorer durant ces premiers mois de l’année 2024. Il est impératif de renforcer la diversification des activités économiques, surtout au niveau des industries manufacturières, de la pétrochimie, des transports, des équipements automobiles, aéronautiques et, enfin, des deux secteurs sauveurs de la croissance dans le pays: l’agriculture et le tourisme.

D’après les projections aussi bien de la Banque mondiale que d’autres institutions fiables, la croissance du PIB mondial devrait rester stable à 3,1% en 2024, au même niveau qu’en 2023, puis se redresser légèrement pour atteindre 3.2 % en 2025. Ce qui nous montre que le monde économique connaîtra une stagnation de la production des richesses qui impactera certainement les indicateurs économiques de toute l’année 2024, tant en Tunisie qu’ailleurs.

En se penchant sur les indicateurs des années passées, Ridha Gouia, professeur en sciences économiques, a fait remarquer que la Tunisie a connu des taux de croissance économique très faibles tout au long des dernières années ne dépassant pas 2%. « Il est encore estimé à 0,2% au cours des trois premiers mois de l’année en cours (selon des données publiées le mercredi 15 mai par l’INS). Ce taux est dû, en dépit de sa faiblesse, à un rétablissement de l’activité dans l’agriculture (+1,6%) et une dynamique conservée dans les activités de services (+1,9%), tirée par le dynamisme du secteur de l’hôtellerie, de la restauration et des cafés, qui a progressé de 6,6%. En revanche, les secteurs de l’industrie manufacturière, des énergies et de la construction marquent une baisse en rythme annuel à -5,0% et -6,8% respectivement». 

La croissance reste atone

Selon les prévisions, en 2024, « la croissance restera en dessous des 2%, en raison de la persistance des difficultés économiques ». La Banque mondiale a indiqué, dans son bulletin de conjoncture économique publié le 8 mai 2024, que la croissance du PIB atteindra 2,4% en 2024. Ainsi, « nous remarquons que cette croissance économique reste atone, ce qui explique l’évolution des autres indicateurs économiques de ces dernières années».

Le professeur indique que cette faiblesse de croissance se traduit aussi par une faiblesse des exportations du surplus qui n’ont augmenté durant le début de cette année 2024 que de 4.3% contre (+10.9%) durant la même période en 2023. Et encore, cette modeste hausse s’est réalisée surtout grâce aux exportations du secteur des industries agroalimentaires qui ont augmenté à la suite de la hausse de nos ventes en huiles d’olive et les dattes, ainsi que les exportations du secteur de l’énergie et du secteur des industries mécaniques et électriques. « Quant à la destination des exportations, on remarque que l’UE (par ordre, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, la France…) a absorbé plus de 70% des exportations, suivi par quelques pays arabes, (Algérie, Egypte, Libye…), poursuit-il.

Quant aux importations, elles ont enregistré une légère baisse durant les derniers mois de 2024 (plus de -1%) contre une croissance de plus de 5% durant la même période en 2023. Mais en dépit de cette baisse, les importations ont augmenté avec la Russie, le Royaume-Uni et l’Inde. En revanche, elles ont baissé avec la Chine, les USA et la Turquie.

De plus, « cette baisse provient, d’une part, de la baisse observée au niveau des importations des matières premières et demi-produits (reflétant la décroissance des investissements) et des biens de consommation et malgré la hausse enregistrée au niveau des importations des produits énergétiques et des biens d’équipement».

Quant au taux d’inflation, «il a l’air de prendre une voie descendante ces derniers mois puisqu’il s’établit à 7,2% au mois d’avril contre 7,5% au mois de mars 2024, alors qu’il a dépassé 10% en moyenne en 2023. Mais est-ce que cette tendance baissière va continuer ou pas, mettant à l’épreuve la politique monétaire restrictive de la BCT, conservant un taux directeur à 8% ? ».

Cependant, les IDE ont connu une tendance haussière puisqu’ils ont enregistré une progression depuis la fin de l’époque de la pandémie avec un volume de 2.221 millions de dinars en 2022 avant d’atteindre 2.560 millions de dinars en 2023 et 2,8 milliards de dinars en 2024. Certes, cette tendance prouve la récupération de confiance auprès des investisseurs étrangers à l’égard de la Tunisie et de sa capacité à attirer les investisseurs étrangers.

De l’avis du professeur, à partir de ce survol des principaux indicateurs économiques et financiers, la situation en Tunisie, bien qu’elle ne soit pas rose, a l’air de s’améliorer durant ces premiers mois de l’année 2024. Il est impératif de renforcer donc la diversification des activités économiques surtout au niveau des industries manufacturières, de la pétrochimie, des transports, des équipements automobiles, aéronautiques et, enfin, des deux secteurs sauveurs de la croissance dans le pays: l’agriculture et le tourisme.

Défis et opportunités

Le dernier rapport de la Banque mondiale a examiné en détail les défis et les opportunités économiques actuels de la Tunisie, avec un focus sur les ambitieux projets du pays dans le domaine des énergies renouvelables, considérées comme une solution cruciale à ses défis économiques et environnementaux.

La Banque mondiale prévoit, en effet, des investissements importants dans tous les scénarios de transition énergétique verte, compris entre 11 et 12 milliards de dollars d’ici 2030 et allant jusqu’à 27 à 35 milliards de dollars d’ici 2050. «Environ 60 à 65 % des besoins d’investissement devraient être couverts par le secteur privé. En effet, les investissements dans la production d’énergies renouvelables sont commercialement viables, étant donné l’avantage significatif en termes de coûts par rapport aux combustibles fossiles en Tunisie. Un tel développement massif des énergies renouvelables, impulsé par le secteur privé, nécessitera un environnement réglementaire et financier favorable et un système électrique très flexible».

La conjoncture économique de la Tunisie a été marquée ces dernières années par une succession de chocs, d’origine à la fois exogène (guerre en Ukraine, Covid 19, régression économique des partenaires européens…) et interne, venus altérer sa dynamique. La montée des tensions géopolitiques et les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement depuis la crise sanitaire ont débouché sur des pressions inflationnistes répétitives. A cela s’ajoute localement une vague de sécheresse historique, non seulement qui nous rappelle les années soixante du siècle dernier mais aussi qui a entraîné un fort recul des cultures pluviales et a mis en exergue un niveau inquiétant des réserves d’eau menaçant l’agriculture irriguée qui contribue fortement à la production des richesses dans le pays.

Ce qui ressort des statistiques de l’INS portant sur l’évolution des prix durant ces derniers mois montre une sorte d’inflation atone oscillant par saison (hiver, printemps, ramadan…), et causée essentiellement par les produits manufacturés, les services de restauration, cafés et hôtels, et les prix des services de santé, ceux des produits alimentaires libres, tandis que ceux des produits encadrés ont vu une augmentation plus modeste.

Quant aux défis hydriques, « nous constatons que les sécheresses répétitives, le réchauffement climatique des dernières années et la pollution ont entraîné une surexploitation des ressources tant profondes et non renouvelables (82% de taux d’exploitation) que des nappes phréatiques (104%). Justement, c’est pour cette raison que nous remarquons que la situation hydrique en Tunisie demeure préoccupante », explique le professeur. Et d’ajouter : « La gestion de la grande crise hydrique en Tunisie nécessite une approche ou une stratégie combinant des mesures d’urgence à court terme avec des politiques à long terme bien étudiées et bien réfléchies ».

Pour conclure, le professeur devait rappeler que l’équilibre macroéconomique d’un pays constitue une condition nécessaire à son bon fonctionnement et développement. « L’accumulation des déséquilibres peut entraîner un arrêt brutal des flux de capitaux internationaux et un ralentissement de la croissance économique, ce qui impactera le pouvoir d’achat des ménages et introduira le pays dans un cercle vicieux de sous-investissement». Il précise, par ailleurs, qu’il est impératif d’accroître le niveau du produit national (Y), ce qui améliore la consommation (C) et l’épargne des ménages et des entreprises avec celle de l’Etat, facteur qui offre plus d’investissement. « L’activité économique peut être stimulée par une consommation privée dynamique et une forte croissance de l’investissement».

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