Face à l’Aïd, un sentiment partagé

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Editorial La Presse

Hier, les Tunisiens ont célébré l’Aïd el-Idha, la fête du sacrifice. Après les congratulations d’usage, nous ajouterions que cette célébration suscite en nous des sentiments partagés.   

Le prix du mouton est extrêmement élevé. Même hors de la période de l’Aïd, le prix du kg d’agneau a atteint des tarifs exorbitants chez le boucher. Cette tendance n’est pas propre à la Tunisie, elle est née après les crises successives du Covid, ukrainienne, et les perturbations des chaînes mondiales d’approvisionnement. Perturbation valable également pour l’aliment du bétail, et elle est aggravée dans les pays souffrant du changement climatique comme la Tunisie.

Il faut, en effet, savoir que l’élevage en Tunisie est de moins en moins pastoral (pâturage sur parcours), le pays étant de plus en plus aride à cause des changements climatiques qu’il n’a pas choisis mais qu’il subit. De ce fait, la supplémentation alimentaire composée d’orge, voire d’aliments composés, fabriqués en usine, était l’exception. Un simple élément d’appoint lorsque les parcours devenaient moins fertiles. Or, aujourd’hui, cette alimentation est devenue la règle et c’est le parcours qui est devenu l’exception.

Si l’on voit les choses du côté du consommateur, les prix sont très élevés, même pour un ménage moyen.  Mais si on se place du côté du producteur, on ne verra que des contraintes.

A grands traits, il y a deux catégories de producteurs ; ceux propriétaires de grandes fermes modernes et équipées, dotées de moyens financiers et qui ont choisi d’investir dans ce secteur. Mais la majorité reste le fait du paysannat, du petit fellah. Pour ce petit agriculteur, dans une exploitation familiale quelle qu’elle soit, il y a toujours du bétail. C’est une composante vitale du monde rural, c’est là où l’agriculteur place ses économies. Concrètement, le bétail est pour lui son compte d’épargne. C’est sa banque. C’est ce qu’il vend en premier dans les moments difficiles. Un moment difficile pour le petit agriculteur signifie une dépense imprévue ; un mariage, un enfant qui va aller étudier à l’extérieur de la région, un décès et surtout en période de sécheresse. A ce moment, il ira puiser dans son « livret d’épargne » pour vendre un mouton, une vache, un veau, des caprins.

Dans cette conjoncture difficile donc, on a pu voir, lire des appels à ne pas faire l’Aïd et boycotter les prix très élevés des moutons et plus généralement de la viande ovine.

Or, n’oublions jamais que pour le fellah, la vente du bétail qu’il a engraissé, qu’il a conduit dans des parcours souvent faméliques, représente un gain énorme sur une année. 

La fête de l’Aïd et le sacrifice qui l’accompagne sont, ainsi, une manne financière exceptionnelle et un transfert unique en son genre des villes vers les campagnes.

C’est pourquoi autant nous avons un sentiment mitigé et presque de rejet à l’endroit des prix très élevés, autant ce sentiment devient nuancé, voire favorable, lorsque nous savons que c’est un formidable transfert d’argent dont les Tunisiens du monde rural ont absolument besoin, surtout en ces temps durs de changement climatique.

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