Anouar Brahem à Dougga : Magique !

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Compositeur sans frontières, il a gagné la reconnaissance des milieux de la musique classique arabe et occidentale, du jazz, de la world… Anouar Brahem nous revient, après une éclipse de 7 ans, pour un concert unique, dans un site qui ne l’est pas moins : Dougga. Spectacle magique à tous points de vue : météo idéale, organisation sans faute, qualité de comportement du public et… l’Anouar Brahem Quartet qui, tout en remuant nos émois, a réveillé les ruines de leur sommeil. Plongée !

En premier lieu, il faut signaler que Anouar Brahem Quartet s’est fait désirer, il s’est éclipsé du ciel tunisien depuis sept ans, la dernière fois, il s’est produit à Hammamet en 2017 avec un succès foudroyant. On devrait ajouter, au passage, que la célébrité aidant, Anouar et ses trois complices musiciens sont sollicités de partout dans le monde : sur son calendrier, les dates de ses tournées donnent le tournis.  Il y a seize ans, il a fondé l’Anouar Brahem Quartet, avec lequel il a recréé ses propres traditions musicales en puisant dans les divers répertoires. Sa capacité à fusionner les sonorités traditionnelles et contemporaines a fait de lui une figure incontournable de la scène « jazzique » internationale.  Le 6 juillet, il était attendu à Dougga, le site antique, mondialement connu, qui offre un charme supplémentaire et vivifiant. Le choix de la scène de Dougga (c’est un euphémisme de le dire) est à accueillir les bras ouverts, judicieux, pertinent, éclairé et éclairant. Le spectacle n’avait pas besoin de battage médiatique, les amateurs sont avertis, dans des cas pareils, le bouche à oreille, les marges des publicités fonctionnent à merveille. Au départ de Tunis, une longue colonne de bus prêts, direction le nord-ouest, beaucoup de monde est là, des amateurs sachant d’avance que, par ces temps où les précieux moments de bonne musique se font rares, manquer ce concert tient de la faute, sinon du masochisme. Attentifs et insistants, les organisateurs avaient conseillé des effets chauds contre le froid des hauteurs de la région et particulièrement du site antique ouvert sur la nature. Il n’en fut rien, heureusement; à l’arrivée, une météo idéale nous attendait, pas de vents forts pour dissiper les sons, diffracter les notes et étouffer les soupirs, juste un souffle, à peine perceptible. Les vents bruyants (cauchemar des spectacles de plein air) nous ont épargnés, ce soir béni. Gradins inégaux en pierre, spectateurs serrés les uns contre les autres, bavardages à voix basse, échanges de politesses. On n’avait pas conscience du temps de vie, on était en attente, du côté du rêve. L’amphithéâtre d’une capacité de 2700 places est plein, «sold out», dit-on aujourd’hui, oublié donc la jolie expression «à guichets fermés»; un public averti, une moyenne d’âge respectable, tout porte à croire que ce genre de musique (instrumentale) garde encore ses adeptes, les hits et autres tam tam tonitruants n’ont pas encore grimpé sur les hauteurs pour conquérir l’ouïe des dieux de Dougga. Tant mieux !

Dix heures tapantes, pas d’étoiles dans le ciel noir, de noir vêtues, elles entrent sur scène les étoiles,  le pas décidé, sourire scintillant. Salut cérémonial, des notes d’essai et c’est parti pour 80 minutes d’enchantement. Les stars sont Klaus Gesing à la clarinette basse et saxo soprano ; Björn Meyer à la basse ; Khaled Yassin, darbouka et bendir ; et le cœur nucléaire du quartet, le maître au ûd. Un quartet qui a séduit des publics du monde arabe et européen, jouant de la musique (chuchotante) sans paroles. Avec ses compositions Anouar s’impose depuis quarante ans dans le domaine du jazz, de la world, du classique avec l’oud et des compostions mélodiques, riches en nuances, sensuelles et poétiques.

Morceaux choisis

Pas de créations nouvelles à offrir, Anouar a fait le choix de réinterpréter ses anciennes pépites, sélectionnés dans son répertoire, ce qui n’est pas pour déplaire au public, convaincu que l’improvisation (caractère essentiel du jazz), ajouté à l’esprit des lieux et à l’ouïe des dieux, donneraient un accent novateur aux compositions. Ce fut le cas. Le bonheur s’est vite manifesté par des ovations debout dès les premiers morceaux. Le Quartet est aux anges, plus expansif que ses complices, tête penché sur le genou, la tension du souffle, la longueur d’une respiration, les envols longs et déchirants de Gesin, (clarinette et saxo), ne laissent pas de place au doute sur la bonne  forme et le brio des musiciens. Au centre de la scène discrètement éclairée, Anouar est à son œuvre, calme, les geste mesurés ( à la limite de la réserve) ; ses mouvements de tête donnent tantôt le départ d’un accord ou montrent par un sourire la satisfaction d’une improvisation de l’un de ses partenaires. Il joue d’une façon particulièrement intense et expressive, entièrement dépouillée de toutes décorations inutiles. Droit aux sentiments.  Chaque instrumentiste, jouant en solo, en duo ou grosso est incorporé ( oui, comme un morceau de sucre dans une tasse), concentré, aux aguets, prêt pour adoucir ou corser un accord. C’est visible sur leur visage, et c’est beau.

…et in situ

Pleurer ou jubiler dans ce décor écrasant de beauté, in situ, à l’écoute The Astounding Eys of Rita, en hommage au poète Mahmoud Darwich, aimer ou refuser le voluptueux Parfum de Gitane, reprendre le fascinant Conte de l’Incroyable amour et semer les pétales de fleurs, Wakt, est en arrêt, Bahia en suspens, Ûns est en compagnie…Et nous en état d’exaltation. Le public fut majestueusement interpelé, fasciné par l’élégance de chaque expression propre de  l’instrument, littéralement  succombé aux crescendos mélodieux ou les decrescendos duveteux ; chaque morceau exécuté  avec des gestes modérés et des sourires témoigne ouvertement d’une complicité sans faute. Enthousiasmés, les admirateurs applaudissent à tout rompre. On les comprend.

Le concert, enrichi (non troppo) par des improvisations ( c’est aussi le jazz)  et inspirations diverses, témoigne de seize ans de complicité artistique entre les quatre musiciens «…qui sont encore de toute fraîcheur», dira Anouar Brahem aux médias. On le croit, sans hésitation.

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