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AGRICULTURE : L’épiaison précoce gagne nos champs de blé

Signalé dans plusieurs champs de blé dur à Kairouan sud et dans d’autres régions du nord-ouest, ce phénomène semble passer inaperçu. Le ministère de l’Agriculture n’a pas donné d’amples explications sur les causes de cette épiaison précoce et ses répercussions sur la qualité de la production.

Il fait tantôt froid, tantôt frais, sous un hiver très pluvieux précurseur d’une bonne saison agricole, où la campagne céréalière 2024-2025 semble avoir franchi le cap des semis et survécu aux aléas du climat. Même si le stock des semences n’a pas satisfait à la demande accrue des agriculteurs. Mais, jusque-là, tout va bien, à quelques exceptions près.

Pourtant, il y a de quoi s’inquiéter de l’épiaison précoce qui continue à gagner les champs de blé. Un phénomène qui survient, sans crier gare, pouvant plomber une bonne partie de la moisson de l’année. Alors que les scientifiques estiment de 40 à 60% les pertes de la récolte. «Une véritable catastrophe…», alertent-ils. Visibles à l’œil nu, des épis bien remplis, depuis fin janvier et en ce mois de février, c’est du jamais vu. Incroyable, mais vrai ! Un état de fait, presque, généralisé à Kairouan sud, où 350 hectares sur un ensemble de 30 mille hectares des périmètres irrigués sont affectés à différents degrés.

D’ailleurs, comme l’a signalé Radhouane Bouguerra, céréaliculteur exploitant près de 30 hectares de blé dur, soit 15 ha «Saragolla», 5 ha «Iride» et 10 ha «Inrat 100», tous cultivés en régime irrigué : «Ce n’est que pour le cas Inrat 100 que ce phénomène d’épiaison précoce existe, à raison de 10 à 15%. Le reste des parcelles observe une croissance naturelle, sachant que toutes ont été semées en novembre dernier, suivant les mêmes conduites culturales, avec la même densité de semis par hectare», révèle-t-il, sans pour autant comprendre les origines du problème.

A perte de vue, d’autres champs de blé voisins, ensemencés dans les délais, ont aussi connu le même sort. «Force est de constater que pas mal des variétés, telles que «Dhahbi», «Karim», «Portodur», ayant pourtant des caractéristiques génétiques différentes, font l’objet de l’épiaison précoce», indique, sur une chaîne télévisée privée Kouraich Belghuith, président de la coopérative Al Aghaliba, à Kairouan. Ce qui n’est pas le cas pour les deux variétés, à savoir «Saragolla» et «Iride» qui évoluent à un rythme ordinaire, faisant ainsi l’exception. «Je les utilise depuis sept ans sans arrêt et elles m’ont beaucoup apporté», témoigne Radhouane Bouguerra.

Il s’est déclaré leur être fidèle, de par leur rendement prouvé et leur résilience incontestable face à la sécheresse et aux impacts du changement climatiques. «Ce sont des variétés qui ont battu tous les records, en termes de quantités collectées et de leur haute qualité boulangère fournie. En irrigué, «Iride», tout comme «Saragolla» sont encore plus prolifiques et pourraient rapporter jusqu’à plus de 80 quintaux/ha», renchérit-il encore. D’ailleurs, il n’est pas le seul à avoir opté pour cette variété. Un bon nombre d’agriculteurs du nord-ouest en redemandent et voudraient, chaque année, s’en approvisionner. En blé dur, le choix d’une variété n’est certes pas anodin. A n’en point douter.

Sans d’amples explications

Ce qui a été signalé dans plusieurs champs de blé dur, à Kairouan sud et dans d’autres régions du nord-ouest, semble être passé inaperçu. Le ministère de l’Agriculture n’a pas donné d’amples explications sur les causes de cette épiaison précoce et ses répercussions sur la qualité de la production. Alors que les exploitants n’ont rien compris, étant laissés sur leur faim. Pourquoi des graines de blé ou d’orge poussent-elles à un rythme plus rapide que prévu ? Ainsi s’interrogent des céréaliculteurs, faisant écho d’un tel phénomène inédit qui risque de leur faire rater la saison. Pis encore, cela pose problème : l’épiaison précoce du blé implique forcément une récolte prématurée, ce qui imposerait, par anticipation, l’ouverture, avant terme, de centres de collecte. Or, ces derniers ne seraient prêts à accueillir la récolte qu’à partir du mois de juin.

Voilà pourquoi ce phénomène risque de tout chambouler et met en péril l’avancement de la campagne céréalière. Toutefois, si certains l’attribuent au stress végétal, aux conduites culturales et à des conditions climatiques défavorables, beaucoup d’autres mettent en cause le matériel génétique des variétés utilisées. Toujours est-il que la thèse scientifique n’a jamais assouvi la soif de connaissance des agriculteurs. Et parfois, le théorique ne compose pas avec la pratique.

Selon des experts, l’on doit avoir peur de l’apparition de cette épiaison précoce, trois mois ou presque après les semis d’automne. Un phénomène qui devrait être soumis à examen, afin d’en déterminer les causes et trouver les moyens nécessaires à son traitement. Mais pourquoi certains champs de blé sont infectés et d’autres épargnés, alors qu’ils se trouvent au même endroit et suivent des techniques culturales similaires, avec les mêmes doses d’engrais ? Sauf que chacun des exploitants a porté son choix sur telle ou telle variété. Procédant par élimination, le problème ne réside-t-il pas dans la semence elle-même ? C’est là une équivoque que ni le ministère de tutelle ni ses chercheurs respectifs n’arrivent à dissiper.

Des variétés largement confirmées

Ainsi, faut-il distinguer le bon grain de l’ivraie. Radhouane, lui, avait opté, depuis 2014, pour les variétés précitées, à savoir «Saragolla» et «Iride», d’origine italienne qui ont été inscrites depuis 2010 sur notre registre variétal officiel. Elles ont donné l’exemple de semences de blé dur réussies en Tunisie, dont la qualité boulangère fut aussi prouvée. Testées dans sept gouvernorats au nord et au nord-ouest du pays, leurs résultats avaient, alors, dépassé toutes les prévisions. La récolte était, à l’époque, assez bonne, frôlant 70 quintaux par hectare. L’opération fut ainsi menée avec succès, sous le contrôle du ministère de l’Agriculture et des différents groupements agricoles relevant de l’Utap dont celui de Béja présidé par feu le général Youssef Baraket. Ce dernier avait beaucoup défendu ce choix, au point qu’il avait accompagné, en 2007, une dizaine d’agriculteurs en Italie pour l’obtention de ces deux variétés importées par la Stima (Société tunisienne des matériels et intrants agricoles), dans le cadre d’un partenariat public-privé. En témoignent aussi les exploitants qui l’ont déjà expérimenté dans leurs parcelles.

Imed Jamazi, agriculteur, membre de l’Utap de Jendouba, originaire de Boussalem, apporte, lui aussi, son témoignage : sur 5 hectares de blé dur, cultivés en régime pluvial dont la semence utilisée étant «Saragolla», la récolte a été, l’année dernière, plus de 415 quintaux de blé dur au total, soit 83 quintaux par hectare. Record battu, selon lui, dans le cadre d’un projet de multiplication de cette variété— devenue alors tunisienne— relancé à l’initiative de son chef Abdelmonôm Khelifi, gérant de la Stima.

En fait, ce sont les agriculteurs qui les ont choisis volontiers. Et si cette variété semble trop sollicitée, pourquoi, alors, n’en importe-t-on pas en grande quantité, afin de répondre à leur demande? L’Etat doit être conscient de ce dont on a besoin. On aurait tort de croire que nos semences céréalières traditionnelles sont purement tunisiennes. Loin s’en faut ! Elles sont plutôt indigènes car venant du Chili, d’Australie, du Mexique et de France. Elles ont été améliorées, mais au fil du temps, elles ont beaucoup perdu de leur rentabilité. D’ailleurs, des études ont montré la nécessité de les remplacer par des origines génétiques modernes, à l’instar de ce qu’a fait l’Italie. Cela a été, aussi, confirmé depuis 1986, par Abderrazak Daâloul, professeur d’enseignement supérieur agricole et ancien secrétaire d’Etat chargé des Ressources hydriques et de la Pêche.

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