In memoriam, il y a un an nous quittait l’artiste Yasser Jeradi : Voix des sans-voix
Il est l’un des artistes dont émanent une magie joyeuse, un passage d’ailes et qui valent bien des aurores ! Yasser Jeradi, plasticien, calligraphe, chanteur mais aussi musicien, compositeur et auteur, fait partie de ces personnes-là. Ces chansons, fredonnées de sa voix au timbre tendre, vibrent de compassion, d’empathie et d’amour.
Yasser Jeradi (9/4/1970 – 12/8/2024) est originaire de la région de Gabès, puis il est venu à la capitale poursuivre ses études universitaires pour une maîtrise en Arts Plastiques à l’Institut Supérieur des Beaux-arts de Tunis avec pour spécialité la sculpture. Tout en menant un parcours d’artiste plasticien, il entre dans la musique, la chanson, l’écriture et la composition comme on entre dans une religion.
Étudiant, dans la cour de l’Isbat, Yasser Jeradi a commencé à gratter à la guitare en reprenant la chanson Imagine de John Lennon que son professeur d’anglais leur a fait écouter en classe de baccalauréat. Puis à force de travail, sa maîtrise de la musique et du chant a évolué jusqu’à la constitution de son propre répertoire.
Artiste polyvalent et engagé pour la cause des faibles, chaleureux et d’une humilité incroyable, il aime la compagnie des enfants auxquels il apprend la musique. Lors de la survenue de son décès le 12 août de l’année dernière, l’un de ses anciens professeurs de l’école des beaux-Arts de Tunis, Naceur Ben Cheikh, rappelle dans un post sur un réseau social :
« Depuis ses performances de la cave des beaux-arts de Bab Saadoun de la fin des années 90, jusqu’à sa réalisation en tant que musicien qui a cru en la révolution du 14-Janvier, en passant par sa pratique du calligraphisme arabe sur fond de référence à la mystique d’Ibn Arabi, il a vécu en homme libre, un homme du don, du partage, de l’amour et de la sagesse. »
En 2005, avec un groupe d’amis et Amira sa compagne, pour laquelle il a, d’ailleurs, composé plusieurs chansons, Yasser Jeradi a fondé la troupe musicale Dima Dima et des chansons sont nées tels que Chbik ensitini (Pourquoi tu m’as oublié), Dima Dima (Toujours toujours), Stanitek (Je t’ai attendu).
Tout en chantant, il jouait à la guitare et à l’harmonica. Ses compositions traitent non seulement de la vie dure des travailleurs manuels, mais notamment de la révolution, la patrie, la Palestine, l’amour.
En effet, en 2011, lors de la révolution du 14-Janvier en Tunisie, ses chansons sur les paysans, les maçons, les pêcheurs et les laissés-pour-compte étaient fredonnées par les jeunes de la culture underground. Yasser Jeradi fut considéré comme un symbole de la révolution.
La thématique de l’amour a occupé une place prépondérante dans son cheminement musical. Ainsi, partant de son histoire d’amour personnelle, il a monté un spectacle Moi et Amira, supplanté plus tard par le titre Yasser emhabba (Yasser amour). Ce spectacle, joué dans toute la Tunisie, a progressivement pris l’allure d’un leitmotiv sur l’amour en tant que valeur universelle.
Dans un podcast réalisé par Imen Khayati, Yasser Jeradi explique qu’il a voulu toucher et faire partager ce noble sentiment avec les gens, surtout ceux de l’intérieur du pays qui n’ont jamais vécu une histoire d’amour.
Dans la rencontre entre art visuel et art musical, le secret de la pensée esthétique de Yasser Jeradi se définit à travers sa vision mystique de l’existence humaine. Il pense que le vrai sens de la prière, cette prosternation devant Dieu, est dans notre manière de trouver un sens à notre existence.
La sienne a consisté à appeler par l’art au changement en défendant la cause des oubliés, des marginalisés et des opprimés auxquels sont soustraits leurs droits humains.
Cette vision mystico-humaniste trouve une alliée dans la nature d’où la passion de Yasser Jeradi pour les randonnées à bicyclette. Rouler à vélo durant plusieurs jours jusqu’à Chott El-Jérid (Tozeur) dans le sud-ouest tunisien du 13 juin au 5 juillet 2020 a pris la forme plus d’une aventure écologique, c’était plutôt de l’ampleur d’une quête initiatique qui l’a révélé à lui-même.
S’inspirant du soufi musulman Ibn Arabi, lors de son entretien « Chez Imen », Yasser Jeradi a dit : «L’artiste doit écouter et dialoguer avec la nature, non pour la reproduire, mais pour lui ressembler ».



