Chaque année, à l’approche du Ramadan et de l’Aïd, les annonces sur les prix des viandes rouges se multiplient, presque toujours orientées à la hausse.
Entre spéculation, manque d’encadrement et régulation insuffisante, le consommateur reste exposé à un marché où l’équilibre peine à s’imposer. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?
Et comment assurer que chaque intervenant y trouve son compte ? Décryptage.
La Presse — À chaque période précédant le mois de Ramadan et la fête du sacrifice, on assiste désormais systématiquement à des estimations des prix des viandes rouges. Ces prévisions vont presque toujours dans le sens d’une hausse. Faute d’appuis sur de véritables études scientifiques, ces estimations ne reposent pas sur des données solides.
Elles servent surtout à habituer progressivement le public à l’idée d’une hausse des prix, créant ainsi un climat favorable aux spéculateurs. Elles profitent largement aux spéculateurs, tandis que le consommateur final, maillon faible de la chaîne, reste peu encadré et relativement peu protégé.
Les efforts de régulation n’ont pas permis de rétablir un réel équilibre entre les acteurs. Et comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, les prix continuent d’augmenter, malgré une année marquée par des précipitations abondantes qui auraient dû alléger les coûts des fourrages et des aliments de bétail, éléments déterminants du prix de production et du prix de vente.
Un stress généralisé !
Il y a une quinzaine d’années, le prix de viande ovine ne dépassait pas les 15 dinars le kilo. Aujourd’hui, la viande ovine (préférée pour le commun des Tunisiens) se vend entre 50 et 60 dinars le kilo, exerçant une forte pression sur le couffin de la ménagère qui dépend, lui, d’un Smig relativement bas, aux alentours de 500 dinars par mois, selon les régimes.
Le consommateur lambda se rabat généralement sur les viandes blanches, les poissons bon marché ou encore les œufs pour compenser les carences en protéines, d’où l’effet d’entraînement qu’exercent les viandes rouges sur toute la chaîne alimentaire, à l’exception des produits subventionnés et fortement contrôlés par l’Etat.
Cette hausse des prix est souvent expliquée par l’insuffisance de l’offre par rapport à la demande, entre autres à cause de la sécheresse, la carence en fourrage et le coût élevé de la main d’œuvre au niveau de la production et l’abandon progressif du métier d’éleveur qui n’inspire plus les jeunes, désormais attirés par d’autres secteurs…
Même au niveau international et régional, la production animale fait face à de nouveaux défis, dont les changements climatiques qui affectent toute la production agricole au niveau global, mais aussi l’accroissement naturel des populations et donc de la consommation, doublé d’une amélioration relative du niveau de vie, du fait de l’amélioration d’accès à la nourriture dans le cadre des Objectifs de Développement Durable (ODD).
Non loin de nous, un pays voisin a procédé, l’année dernière, A l’importation d’un million de têtes ovines à l’occasion de l’Aïd el-Adha. Un autre pays voisin a demandé à la population de ne pas accomplir le rite du sacrifice… Le stress est donc généralisé. Face à ces données structurelles, de nouveaux acteurs se sont progressivement introduits dans la filière en se présentant comme des «investisseurs».
En réalité, il s’agit surtout de spéculateurs qui achètent les nouveau-nés ovins à n’importe quel prix, puis les revendent quelques mois plus tard, au compte-gouttes, à des tarifs exorbitants. L’Etat, dont le rôle consiste essentiellement à réguler le marché, a souvent opté pour la subvention de la production, notamment au niveau des aliments de bétail, afin de maintenir les prix à un niveau abordable, question de sauvegarder l’éleveur sans trop affecter le consommateur.
L’Etat intervient aussi en important des quantités limitées de viandes réfrigérées, ou congelées pour l’usage touristique. Mais l’importation reste toujours un dernier recours, limité dans le temps et dans les quantités, pour au moins deux raisons : ne pas détruire les producteurs locaux et ne pas trop peser sur la balance du commerce extérieur, déjà sous pression pour d’autres facteurs.
Aussi de nombreuses actions de contrôle sont menées a posteriori, au niveau de la distribution, pour dissuader les fraudeurs et lutter contre l’abattage anarchique, entre autres, des mères ovines.
Qui est responsable ?
À première vue, parmi les agents économiques intervenant dans la chaîne, le consommateur représente le maillon le plus faible. Si l’Etat est forcément l’intervenant qui a le plus de moyens pour contrôler le marché, le consommateur, lui, ne dispose que d’un seul outil : la monnaie. C’est donc lui qui va payer tous les autres intervenants, allant de l’éleveur jusqu’au boucher, en passant par les autres intervenants dont les spéculateurs et l’administration fiscale…
Il ne s’agit donc pas d’un maillon aussi faible que cela si, bien évidemment, il prend conscience qu’une déclaration du genre « pendant le ramadan, la viande ovine est susceptible d’atteindre les 70 dinars» ne serait autre que de la manipulation du marché exerçant un effet de préparation psychologique, avec la complicité intentionnée ou non des médias qui la diffusent sans aucune remise en question.
Un média responsable aurait, au contraire, profité de l’absence de communication officielle pour proposer un contenu équilibré, en exposant des arguments contradictoires. Il aurait également souligné, par exemple, l’abondance cette année de nourriture pour le cheptel, un élément qui rendrait toute hausse irrationnelle des prix difficile à justifier et aisément contestable.
Au niveau structurel, il reviendrait à l’Etat de mieux organiser le secteur de l’élevage, en imposant par exemple l’identification obligatoire de chaque tête qui accède au marché, mais aussi en encourageant davantage l’investissement dans les protéines, à l’image de l’expérience réussie des volailles et des poissons.
Par ailleurs, les organisations de défense du consommateur, devraient mieux agir en menant des actions de sensibilisation, mais aussi en exposant publiquement au débat les problématiques liées à la consommation en général, afin de combler le déficit de communication et réduire le terrain occupé par les spéculateurs et leurs complices dans l’espace public. À bon entendeur !