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Culture

Mes Humeurs : Déclin du langage, sursaut des écrivains

  • 21 mars 19:10
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : Déclin du langage, sursaut des écrivains

La Presse — Fidèle à l’émission littéraire « La Grande Librairie » diffusée tous les mercredis, j’ai vu avant-hier, réunis autour de l’animateur Augustin Trapenard, une constellation d’écrivains aux trajectoires dissemblables, mais reliés par une même fidélité à la langue.

Il y avait là Leïla Slimani, venue avec « Assaut contre la frontière » (Gallimard), texte intime et tendu où la langue devient à la fois refuge et manque. À ses côtés, Alain Finkielkraut présentait « Le Cœur lourd » (Gallimard), un livre de conversations avec Vincent Trémolet de Villers qui relate le fil d’une enfance d’après-guerre, dans une famille de survivants pour qui l’école représentait bien plus qu’une institution : une promesse, presque une rédemption. Josée Kamoun, passeuse infatigable entre les langues, évoquait son « Dictionnaire amoureux de la traduction » (Plon). Ahmet Altan, revenu de l’ombre des prisons turques, parlait de « Boléro » (Actes Sud), avec cette gravité légère de ceux qui ont tout risqué pour leurs mots. Et Manal Salamé faisait entendre, avec « Habibi Beyrouth » (La Tribu), une première voix encore vibrante de ses propres tremblements.

Mais il planait sur l’émission comme une attente silencieuse : celle de la rencontre, un temps fort que j’attendais (les téléspectateurs aussi, je pense) : le débat prévisible entre Finkielkraut et Slimani ; deux figures que tout oppose. Un face-à-face qui s’annonçait chaud, sinon polémique ; deux visions du monde, deux histoires, deux fidélités. Tout semblait les disposer à l’affrontement. Le dehors s’y prêtait : le fracas du Proche-Orient, les lignes de fracture, les mots devenus armes. On s’attendait à l’étincelle. Elle n’est pas venue.

Ou plutôt, elle s’est déplacée. Car là où l’on redoutait la tension, s’est installé un dialogue retenu, presque suspendu, comme si chacun, conscient du piège, avait choisi de se tenir sur une ligne de crête. Grâce aussi à la vigilance tranquille d’Augustin Trapenard ; le débat a évité l’embrasement pour se maintenir dans cet espace fragile où la littérature tente encore de préserver ce que le tumulte menace.

Finkielkraut, « client » familier du paysage télévisuel, classé de droite, taxé par ses détracteurs de « vieux réac », porte en lui une fidélité sans concession. À la langue française, d’abord, qu’il défend comme on défend une demeure menacée ; à une certaine idée de la transmission, ensuite ; à ses idées « fixes », qu’il évoque sans détour : « A ma décharge, je n’ai jamais lâché Israël… » Face à lui, Leïla Slimani parle depuis une autre frontière, plus intime. Née à Rabat, écrivant en français, elle dit ce manque d’une langue qu’elle n’habite pas : l’arabe. Et pourtant, elle refuse les assignations : « Je me suis toujours sentie 100 % française et 100 % marocaine… Le regard de l’autre, je m’en fiche. » Sa parole trace un chemin entre les appartenances, sans jamais s’y laisser enfermée.

Alors, au cœur de l’émission, quelque chose s’est déplacé : il n’était plus seulement question de livres, mais de ce que parler veut encore dire. Slimani le formule avec une inquiétude calme et un regard perçant : le langage se défait, se durcit, perd ses nuances ; il devient outil, parfois une arme. Les métaphores s’effacent. Reste une langue appauvrie, brutalisée — qu’elle soit celle des puissants ou des peuples.

On le pressentait : certaines voix prendraient plus de place que d’autres, captant la lumière au risque d’en priver les marges. Ce fut le cas. Mais peut-être est-ce la loi de ces soirées-là : il suffit parfois de deux présences pour que tout l’espace se tende autour d’elles — et que le reste, sans disparaître tout à fait, se mette à graviter en silence.

Auteur

Hamma Hannachi

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