Le climat entre parents d’élèves et corps enseignant en Tunisie connaît, depuis plusieurs mois, une nette dégradation. Entre incompréhensions, accusations réciproques et frustrations accumulées, l’école publique devient le théâtre d’un malaise profond qui dépasse largement les simples divergences ponctuelles.
La Presse — Dernier épisode en date : dans un établissement scolaire à Tunis, un directeur a exigé une contribution de 2 dinars pour chaque certificat de réussite imprimé, suscitant une vive polémique. De nombreux parents ont dénoncé une pratique jugée abusive, estimant que ce document relève du service public et ne devrait en aucun cas être conditionné à un paiement.
Traditionnellement, seules les photos de classes font l’objet d’un paiement dans les établissements publics ou privés. Sur les réseaux sociaux, l’indignation s’est rapidement propagée, certains parents allant jusqu’à parler de “marchandisation” de l’école.
Mais au-delà de cet incident, c’est un ras-le-bol plus global qui s’exprime.
Plusieurs parents d’élèves affirment être régulièrement sollicités pour des contributions financières informelles : achat de matériel, participation à l’entretien des classes ou encore financement d’activités scolaires. «À chaque fois, c’est une nouvelle demande. Deux dinars de frais pour obtenir le certificat de réussite, même dans le secteur privé on n’y a pas songé !
C’est pour la première fois que cela se fait, mais pas me concernant en tout cas. Et en parallèle, on nous reproche le comportement ou le niveau de nos enfants», confie Mehdi B., trentenaire et chauffeur de taxi, visiblement exaspéré par la qualité de la scolarité de sa fille.
Il y a quelques années de cela, une vidéo d’une parente d’élève postée sur les réseaux sociaux qui avait transmis son indignation d’obliger chaque élève à ramener une rame de papier à l’administration avait fait un large écho auprès de la population…
Il y a nécessairement un problème de communication entre les parents d’élèves et les éducateurs dans certains établissements publics qui doivent «briser les chaînes» qui les séparent et renouer avec le dialogue, en toute transparence et loin des querelles intestines. Pour expliquer les choix de la Direction de l’école et justifier les frais, surtout quand ils sont nouvellement appliqués.
Causes sous-jacentes
Du côté des éducateurs, le discours est tout autre. Beaucoup dénoncent un manque criant de moyens et des conditions de travail de plus en plus difficiles. Classes surchargées, infrastructures dégradées, pénurie de matériel pédagogique… autant de facteurs qui, selon eux, justifient le recours à des contributions volontaires des parents.
«On fait parfois avec les moyens du bord. Si on attend éperdument de nouvelles sources financières, certaines activités ne verront jamais le jour», explique un enseignant du secondaire qui a préféré garder l’anonymat. Cette fracture se manifeste aussi dans le quotidien scolaire. Des enseignants pointent du doigt un désengagement croissant de certains parents dans le suivi éducatif de leurs enfants, tandis que ces derniers accusent, à leur tour, l’école de se dérober à ses obligations et de se décharger de certaines responsabilités.
Les conseils de discipline, les réunions parents-professeurs et même les échanges informels deviennent parfois des espaces de tension plutôt que de dialogue. Les experts en éducation alertent sur les conséquences d’un tel climat.
Elèves tenaillés
Une relation conflictuelle entre parents et éducateurs impacte directement l’élève, pris en étau entre deux parties censées collaborer pour sa réussite. «L’école ne peut fonctionner correctement que dans un climat de confiance mutuelle. Aujourd’hui, cette confiance est fragilisée», a récemment souligné un spécialiste de l’enfance sur les réseaux sociaux.
Face à cette situation, plusieurs voix appellent à une clarification des règles, notamment en matière de contributions financières, ainsi qu’à un renforcement de la communication entre les différents acteurs du système éducatif. Car au-delà des 2 dinars du certificat, c’est bien la question du rôle, des moyens et des responsabilités de chacun qui est posée.
Dans un contexte déjà marqué par des réformes inachevées et des tensions sociales récurrentes, l’école tunisienne semble aujourd’hui à la croisée des chemins, où le dialogue apparaît plus que jamais comme une nécessité urgente.



