Cecilia Krull aux JMC : Reprises, émotions et questionnements
La chanteuse franco-espagnole Cecilia Krull s’est produite sur la scène du Théâtre des Régions à la Cité de la culture de Tunis, lors de la soirée du 4 octobre, dans le cadre de la 11e édition des JMC. Un public nombreux était au rendez-vous pour l’artiste connue surtout pour avoir interprété la bande originale de la série culte La Casa de Papel. Ce spectacle, au-delà du contenu artistique proprement dit, invite à plusieurs réflexions sur l’orientation essentielle des JMC et, plus largement, sur les attentes du public tunisien.
La Presse — Intitulé «Love, Jazz and Other Stories», le showcase de Cecilia Krull était, comme son nom l’indique, constitué de plusieurs genres musicaux qui définissent son univers personnel et ses inspirations. L’artiste est montée sur scène dans une tenue simple, sans look particulièrement travaillé, accompagnée uniquement d’un guitariste. Le spectacle s’est ouvert avec une reprise de «La Déclaration», une chanson intemporelle de France Gall écrite et composée par Michel Berger et sortie en 1974. Les autres titres en langue française qui ont marqué la soirée sont «Suffisamment» de Zaho de Sagazan qui date de 2022, ainsi que «La Belle Dame sans regrets» de Sting sortie en 1996. Ces tubes ont été chaleureusement applaudis par les spectateurs présents dans la salle. La voix de Cecilia Krull, douce mais puissante à la fois, se marie particulièrement bien avec ce répertoire, notamment pour «Suffisamment» qui exige un timbre de voix bien particulier. Cette partie de la line-up incite à s’interroger sur la place de la chanson française dans la programmation des concerts en Tunisie. Il existe visiblement un public qui a soif de ce genre de musique, mais peu d’artistes le présentent aujourd’hui sur nos scènes. Il fut un temps où la Tunisie accueillait régulièrement les grandes stars de la chanson française. De Charles Aznavour et Léo Ferré à Patricia Kaas, Isabelle Boulay et Kendji Girac plus récemment, les artistes francophones ont été nombreux à se produire chez nous, et le public s’est réjoui de les rencontrer et de chanter avec eux leurs tubes. Actuellement, la présence de la musique francophone sur nos scènes se fait de plus en plus rare, en dehors de quelques noms qui passent notamment par le Festival international de Hammamet et qu’on ne peut pas toujours classer parmi les grandes stars de la chanson française. Du côté des concerts tunisiens de reprises, peu de projets se sont penchés sur ce répertoire. Parmi les plus récents, on peut citer ceux de Jihed Jebara, Rafik Rabi et Hafedh Makni. Ces artistes ne sont pas spécialistes de la chanson française. C’était un des programmes parmi tant d’autres sur lesquels ils ont travaillé au cours de la même période. Parmi les autres titres que Cecilia Krull a interprétés lors de ce spectacle figuraient «One Note Samba», en hommage à Ella Fitzgerald, «Nature Boy» de Nat King Cole et «Bésame Mucho», une chanson devenue un classique international, écrite par la compositrice et pianiste mexicaine Consuelo Velázquez en 1940. Ces choix éclectiques témoignent de la diversité des influences de Cecilia Krull et de sa capacité à passer d’un univers à l’autre avec naturel.
L’artiste franco-espagnole a présenté un spectacle musical dans une forme particulièrement épurée. La fusion de sa voix avec la guitare a été particulièrement réussie. Et là, on pourrait se demander si le public tunisien n’apprécie vraiment que les looks sophistiqués, les paillettes et les spectacles aux composantes multiples. Car, à en juger par ce passage de Cecilia Krull, il suffit d’une belle voix et d’un contenu bien choisi pour que l’émotion passe et que le public soit conquis.
Il était évident que le moment le plus fort de la soirée était l’interprétation de la chanson du générique de La Casa de Papel «My Life Is Going On». Le titre cumule plus de 500 millions d’écoutes sur les plateformes. L’artiste a même demandé aux spectateurs de préparer leur téléphone pour filmer ce moment du concert.
Tout au long du spectacle, Cecilia Krull n’a cessé d’interagir avec le public, avec une bonne humeur et une spontanéité qui ne laissent pas indifférent. Pour présenter «My Life Is Going On», elle a raconté qu’il s’agissait d’un titre qui lui «était arrivé». Cette chanson d’inspiration autobiographique qu’elle a écrite il y a quelques années est son plus grand succès. Elle a également confié qu’il était difficile de reproduire un succès aussi populaire. Cecilia Krull a, pourtant, travaillé pendant plus de 15 ans sur de nombreux génériques de séries et de films en Espagne. Le showcase qui n’a duré que quarante minutes constitue le premier passage de Cecilia Krull en Tunisie. L’artiste a su captiver le public tant par son talent musical que par sa manière de communiquer avec lui, qui constitue un talent à part entière. Il était clair que les spectateurs ont quitté la salle en restant sur leur faim. On aimerait donc la voir programmée dans nos festivals l’été prochain, où ce genre de spectacle est certainement très attendu et pourrait rencontrer un grand succès. Cependant, ce qui pourrait déranger, c’est que «Love, Jazz and Other Stories» est constituée majoritairement de reprises. Il s’écarte ainsi de l’orientation principale des JMC qui privilégient les spectacles de création et l’innovation. En dehors de «My Life Is Going On», les chansons interprétées sont des tubes appartenant à d’autres artistes. Il est vrai que Cecilia Krull les a brillamment repris, que le public les a chaleureusement applaudis et que l’émotion était bien présente. Mais est-ce véritablement ce que nous attendons, d’une manière générale, de cet événement culturel ?
Les JMC sont supposés présenter un contenu où l’originalité prime, en plus de la qualité. De nombreux projets proposés dans le cadre du festival sont fondés sur la création ou, même lorsqu’il s’agit de reprises, sur des réinterprétations personnalisées, revisitées, transformées, capables de surprendre et de secouer.
C’est précisément ce qui manque essentiellement au concert de Cecilia Krull. En fait, de nombreux critiques et artistes reprochent aux festivals tunisiens de recourir de plus en plus aux reprises, qui constituent, d’après eux, une solution de facilité. S’approprier les chansons des autres et les juxtaposer, en faire un spectacle qui peut porter un titre attirant, avec un contenu également séduisant, n’apporte pas au final grand-chose de nouveau à la scène musicale.
Les JMC ont longtemps été épargnés par ce genre de prestations. Serait-ce désormais à leur tour d’être «contaminés» par cette tendance qui s’est progressivement installée dans nos festivals?



