C’est le compte à rebours ! Encore une semaine d’attente et nous aurons le plaisir de voir défiler les chérubins, vêtus de leurs tabliers bleus ou roses, un cartable à la main. Les écoles, les collèges et les lycées rouvriront leurs portes pour accueillir les élèves pour une nouvelle année scolaire ; une année qui sera placée sous le signe du labeur, de la persévérance, des examens et —espérons-le— du succès pour tous.

Les préparatifs de cet événement constituent, incontestablement, l’obsession des familles tunisiennes durant la première semaine de septembre. Chaque famille, comptant des enfants inscrits aux établissements scolaires, se penche sur l’approvisionnement en fournitures scolaires indispensables à la rentrée. Si, jadis, le coût du cartable ne représentait pas un fardeau pour les parents, il l’est depuis ces deux dernières décennies : acquérir un cartable —et pas n’importe lequel vu qu’il doit tenir le coup, une année durant, pour renfermer en lui-même autant de cahiers et de manuels scolaires lourds à porter— nécessite une épargne surtout pour les familles à revenus moyens. N’oublions pas de compter, naturellement, les autres fournitures qui, d’une année à une autre, voient leurs prix grimper, à l’instar de tous les produits dédiés à la consommation et en dépit de la baisse du pouvoir d’achat et d’une moyenne salariale couvrant, à peine, le nécessaire.

Appel à la transparence des prix !

Il est samedi 31 août 2019. En ce jour férié, célébrant le nouvel an de l’Héjir, la capitale grouille de citoyens qui vaquent à des courses diverses dont l’achat des fournitures scolaires. M. Ferchichi travaille comme conservateur de bibliothèques. Il sillonne l’avenue Bourguiba, accompagné de ses deux filles, Maram, 14 ans et Rana, 11 ans, la troisième fille étant à la maison. Elle n’a que quatre ans. Tenant un petit sachet à la main, dont le format dépasse à peine celui d’un paquet de lait, ce père de famille vient tout juste de dénicher quelques fournitures scolaires qui lui ont coûté une cinquantaine de dinars ! «J’ai réussi à mettre un petit budget de côté pour les préparatifs de la rentrée scolaire, soit la modique somme de 500 dinars. Evidemment, avoue-t-il, je serais dans l’obligation de l’étoffer vu la cherté des prix et de la liste longitudinale des fournitures, recommandée par les enseignants». Ce monsieur se réjouit d’avoir, au moins, pu acheter deux cartables à 180 dinars ; soit 90 dinars chacun, un prix qui dénote d’une qualité plus ou moins moyenne. Pour les manuels scolaires, il suppose qu’il aurait à dépenser pas moins de 300 dinars. «Sans compter les cahiers et autres fournitures…Franchement, renchérit-il, perplexe, je trouve que les listes des fournitures scolaires sont gonflées d’autant plus que certaines ne seront jamais utilisées !». Il saisit, d’ailleurs, l’occasion pour dénoncer le manque de transparence en matière d’application des prix. Différents prix sont en effet appliqués sur un même article. Il suffit de se déplacer chez les libraires, aux grandes surfaces pour le constater. Le renforcement du contrôle économique en cette période s’impose, à son sens, pour faire face à l’arnaque et pour préserver le droit du consommateur à la transparence. Quant aux cahiers homologués, il nie avoir trouvé ne serait-ce qu’un seul aux librairies et aux supermarchés !

Rentrée scolaire: le commencement de la réussite !

En dépit des difficultés financières de leur père et de leurs fournitures scolaires qui ne dénotent pas d’une catégorie sociale aisée, férue de grandes marques et de signes de richesse, Rana et Maram font de leur mieux pour rendre à leur papa le sourire en décrochant, à chaque fois, de meilleures notes et en réussissant, la tête haute. Ces deux élèves ont eu la même moyenne l’an dernier, soit 17 sur 20. Pour Maram, qui passe en neuvième année, elle s’impatiente pour rejoindre les bancs du collège et retrouver ses amies après trois mois de séparation. Vu son bon niveau, elle estime qu’il lui revient de droit d’exiger une nouvelle tenue pour la rentrée. «Cela dit, je fais preuve de compréhension et de souplesse en voyant mon père dépenser beaucoup d’argent pour la rentrée scolaire. Du coup, tout ce que je demande, c’est d’avoir des habits neufs pour la rentrée», indique-t-elle. Cette jeune fille, et malgré son sérieux et son degré d’intelligence, juge que le programme scolaire nécessite, de la part des élèves, beaucoup de concentration en classe afin qu’il soit bien assimilé. Et c’est grâce à sa passion pour les études et à ses professeurs qui tiennent à ce que les leçons soient bien comprises qu’elle parvient à avoir de bonnes notes. Elle ambitionne, d’ailleurs, de faire partie de l’élite tunisienne et d’embrasser la carrière de médecin. «Je rêve de devenir une dentiste ou une pédiatre», nous confie-t-elle, enthousiaste. Quant à Rana, elle passe en sixième année de l’enseignement de base. Cette petite fille, au visage angélique et à forte personnalité, dénonce la recommandation d’une longue liste de cahiers. «C’est insensé car nous n’avons nullement besoin de tous ces cahiers pour l’année ! D’autant plus que nos cartables deviennent trop lourds à porter, ce qui nous rend le quotidien difficile», indique-t-elle. Rana sait parfaitement qu’elle retrouvera ses amies dans quelques jours ; des retrouvailles qui rimeront avec des remarques parfois désobligeantes sur la marque ou le prix de tel ou tel cartable. «Ces remarques ne me dérangent point. Tout ce qui m’intéresse, c’est d’exceller en tant qu’élève et d’avoir de très bonnes notes. C’est, en quelque sorte, ce qui représente la source de ma fierté : être brillante par mes efforts et non par mon apparence», ajoute-t-elle, confiante.

Cahiers subventionnés: la perle rare !
La cherté de la vie et plus particulièrement des fournitures scolaires pèse lourd sur le budget familial. Parents, enfants, libraires et grossistes sont unanimes sur ces nécessités devenues hors de portée. Rania Doghmen est gérante d’une librairie au Bardo, depuis sept ans, ce qui lui permet d’évaluer les revirements de ce domaine. En effet, elle attire l’attention sur la remarquable augmentation des prix des fournitures scolaires, lesquels ont grimpé de 30% en une année, ce qui est une aberration. Certes, des cahiers subventionnés sont présents sur le marché pour alléger le budget alloué à la rentrée scolaire notamment au profit des familles à moyens voire à faibles revenus ; des prix qui varient entre 200 millimes pour le cahier de 12 pages à 1d070, pour le cahier de 72 pages. Cependant, la disponibilité de ces produits fait souvent défaut. La demande est de taille alors que l’offre est minime. «En tant que libraires, nous sommes dans l’obligation d’acquérir quelque 200 cahiers de qualité supérieure pour pouvoir bénéficier d’une vingtaine ou d’une trentaine de cahiers subventionnés. Cette vente conditionnée nous est infligée tout comme elle joue au détriment du consommateur», explique-t-elle. Et d’ajouter que les prix des cahiers de qualité supérieure sont trois fois plus élevés que ceux des cahiers subventionnés sans pour autant qu’il y ait une grande différence entre les deux qualités. Il suffit, d’ailleurs, de feuilleter deux cahiers de deux qualités différentes pour confirmer ce constat. «Je dirais même qu’au toucher, la qualité du papier des cahiers homologués est nettement meilleure que celle des cahiers de qualité supérieure», fait-elle remarquer. Notons qu’un cahier de qualité supérieure de 12 pages se vend à 600 millimes, voire trois fois le prix du cahier homologué; celui de 72 pages coûte plus de trois dinars…

Manuels scolaires: mêmes programmes, mêmes prix

Pour ce qui est des cahiers de qualité supérieure en spirale, leurs prix varient de 7 à 15 dinars. «Les cahiers en spirale sont très demandés et ce sont les enseignants qui les recommandent aussi bien dans le secteur étatique que privé. Ce que je trouve incompréhensible, en outre, c’est que ces cahiers sont imposés aux enfants inscrits aux écoles primaires», s’exclame-t-elle. S’agissant des cartables, Rania propose des cartables convenant à plusieurs budgets ; soit des prix allant de 48 dinars à plus de 300 dinars. Cela dit, et en ce qui concerne les manuels scolaires nationaux, leurs prix n’ont pas bougé d’un cran. «Le ministère avait annoncé qu’il y aurait des changements au niveau des programmes, mais finalement, aucun changement n’a été apporté, ni aux programmes ni aux prix», souligne-t-elle. Néanmoins, les manuels scolaires importés de France préservent leur place comme manuels obligatoires aux écoles privées et comme références parascolaires aux écoles étatiques ; des manuels qui se vendent cher et qui ne sont pas forcément disponibles. Pour les stylos, les prix vont de 400 millimes à 3d500 ; les trousses de 4d500 à 40d et les cache-cahiers de 400 millimes à un dinar… En somme, et toujours selon les propos de la gérante de la librairie, le coût minimal du cartable (fournitures scolaires et manuels compris) s’élève à 350 dinars, ce qui est loin d’être abordable pour les familles à moyen revenu et surtout pour celles qui comptent plus d’un enfant inscrit à l’école !

Qualité: une équation à réussir

Soumaya quitte la rue de la Commission, tenant sa fille Salsabil, d’une main, et un sachet, d’une autre. Elle a profité de ce jour férié pour faire l’acquisition de quelques fournitures scolaires à bas prix. «J’en ai profité pour acheter des crayons de couleur, des stylos, un taille-crayon, une gomme, une trousse, une règle, des étiquettes, et autres articles indispensables à la rentrée scolaire de ma fille. Salsabil est inscrite en troisième année primaire. Elle n’a que huit ans. Mais son cartable, lui, pèse bien plus qu’elle», indique-t-elle, agacée. Pour réussir sa mission et offrir à sa fille ce dont elle a besoin pour étudier, Soumaya achète des produits bas de gamme, des cahiers homologués afin de pouvoir payer cher le cartable et le tablier. «Il est inutile d’acheter un cartable à un prix abordable. J’en ai vu certains dont les couleurs et les modèles sont magnifiques et que l’on vend à 35 dinars et à 40 dinars. Mais je sais d’avance qu’ils ne tiendront pas plus d’un trimestre. Autant acheter un cartable plus cher et avoir la conscience tranquille», précise-t-elle. Et d’ajouter que pour s’approvisionner en cahiers homologués, elle s’est déplacée chez plusieurs libraires. Son mari a fait de même. «Nous avons tout de même été obligés d’acheter quelques cahiers de qualité supérieure en raison de la non disponibilité de ce produit», ajoute-t-elle.

Cahier subventionné: un casse-tête pour les grossistes

Bilel Laaouini est grossiste spécialisé dans la commercialisation et la distribution des fournitures scolaires à Tunis. Pour lui, le cahier homologué représente un vrai casse-tête pour les grossistes et les libraires, et ce, en raison de la vente conditionnée, infligée comme une sentence et considérée pourtant comme un privilège ! «Cette année, les producteurs ont encore diminué le pourcentage d’approvisionnement en cahiers homologués. Sur mille cahiers de qualité supérieure, nous n’avons droit qu’à 10% de cahiers subventionnés alors que ce pourcentage s’élevait à 30% voire à 35% durant les dernières années. D’autant plus que les livraisons sont irrégulières, ce qui nous met dans l’embarras. Du coup, j’ai décidé de ne miser que sur les cahiers de qualité supérieure pour ne pas encourir des problèmes avec ma clientèle, notamment les libraires et les clients qui s’approvisionnent en gros», indique-t-il. Bilel regrette le manque flagrant en cahiers homologués qui contrecarre une demande grandissante. Il a la ferme conviction que notre papier conventionné est destiné à l’exportation vers le Maghreb, ce qui réduit sensiblement notre capacité à garantir une offre importante.

Visions sur l’Ecole, sur l’Avenir…

La rentrée scolaire n’est pas la même pour tous. Achref Azizi, Chiheb Lahbibi et Yasser Bou Houch sont trois amis. Ils sont inscrits en deuxième année secondaire. Timide, hésitant, peu confiant en lui-même et décontenancé par ses amis qui piquent un fou-rire rien qu’en le voyant interviewé, Achref n’a pas l’esprit scientifique. C’est pour cette raison qu’il a opté pour la section littéraire. Pour lui l’avenir semble flou. «Je n’ai aucune idée sur ce que je deviendrais une fois adulte», avoue-t-il, sur un ton déçu, l’air confus. Manifestement, les perspectives semblent, pour lui, incertaines… Rigolo, le sourire aux lèvres, Chiheb, en revanche, s’impatiente de retrouver ses amis de classe. Le coût de sa rentrée scolaire ne le préoccupe point. Nonchalant, il sait que ses parents dépensent beaucoup pour sa scolarité. Cela dit, il saisit aussi l’occasion pour exiger une nouvelle tenue : de quoi être élégant et «in» le jour J. Pour lui, le lycée rime avec études mais aussi ambiance juvénile entre copains. Et afin de booster son niveau notamment dans les matières scientifiques, il bénéficie de cours particuliers, accordés par une voisine contre un montant symbolique de 40 dinars par mois. Pour lui, seules les matières scientifiques lui ouvriront la voie de la réussite et lui permettront de réaliser son rêve : devenir ingénieur ! Quant à Yasser, il a dû quitter l’école étatique pour hisser son niveau dans un lycée privé. Ayant du mal à s’imposer en tant qu’élève brillant voire même moyen, il a refait l’année à plusieurs reprises avant d’être mis à la porte. Cela dit, cet adolescent a déjà un plan B pour sa vie : «Tout ce que je veux c’est accéder au niveau bac section technique et quitter le pays pour travailler à l’étranger. Ce niveau, quoique limité, pourrait me permettre d’occuper un boulot et de gagner ma vie sous d’autres cieux», indique-t-il. Quelles que soient leurs ambitions, quels que soient leurs niveaux et leurs visions de la vie, les élèves doivent immanquablement faire de leur mieux pour accéder au savoir, chacun à sa manière. Quant à la vie, ils la réussiront aussi à leurs façons et selon leurs convictions. Bonne rentrée à tous et surtout bonne chance.

Photos : Koutheïr KHANCHOUCH

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