En déplacement dans la localité de Bouargoub pour sa campagne électorale, nous avons accompagné le candidat Mohamed Abbou, dans son minibus de campagne aux côtés de ses plus proches collaborateurs et de jeunes militants. Opposant de Ben Ali, ce qui lui vaudra la prison, Mohamed Abbou fait ses premiers pas en politique au sein du CPR dont il deviendra même secrétaire général. Après un bref passage au ministère de la Réforme administrative, il claque la porte en démissionnant le 30 juin 2012 et en fondant, dans la foulée, le parti Al-Tayar

Vous vous proclamez du centre, et d’ailleurs tous les candidats s’y proclament, qu’est-ce que cela veut dire exactement?

Avec Al-Tayar, je suis au centre gauche. C’est notre identité que nous défendons dès la création du parti. Nous sommes des sociaux démocrates. Nous croyons en le rôle de l’Etat dans l’instauration de l’équité sociale, nous croyons qu’il ne faut pas céder les entreprises publiques mais plutôt les réformer. Mais nous croyons également en l’importance de l’initiative privée et des libertés. Ces orientations représentent donc le centre-gauche et non pas le centre. L’expression du “centre” a été galvaudée pour dire aux Tunisiens qu’ils sont modérés.

Pour quelles raisons est-ce que vous vous lancez dans cette aventure de la présidentielle?

Les réformes économiques et les réformes de l’administration sont importantes, et nous devons gagner les législatives pour pouvoir mener ces politiques. C’est important de le dire, nous voulons être au pouvoir et ne pas gouverner avec Ennahdha ou un autre parti, car dans ce cas de figure, nous préférons rester dans l’opposition dans l’intérêt de la Tunisie.

En ce qui me concerne, depuis 2011, je plaide pour un État stable politiquement et sur le plan sécuritaire. L’Etat doit être un Etat de droit capable de faire respecter la loi. Il est très important de mettre fin aussi à l’anarchie dans les plus hautes sphères de l’Etat. Le poste de président de la République permet, en collaboration avec le chef du gouvernement, de mettre un terme à la situation de corruption politique. C’est la forme la plus dangereuse de corruption. Surtout que certains politiques mettent la main dans la main avec des puissances étrangères. D’un autre côté, l’image de la Tunisie a été écornée à l’étranger et mon ambition et de redorer le blason de l’Etat tunisien. L’image du pays qui s’émancipe de la dictature initiée au lendemain de 2011 a été oubliée et maintenant, on parle davantage de problèmes liés au terrorisme par exemple. Ce que je peux faire, c’est retrouver cette belle image que nous avions, avec un pays qui combat désormais la corruption politique.

Pensez-vous revoir la politique étrangère de la Tunisie?

Je crois qu’il y a des régions à explorer comme les pays du Golfe, l’Asie, l’Amérique Latine et la Russie, etc. Cependant, remplacer l’UE par d’autres pays ne fait pas partie de mon programme pour les cinq prochaines années. Il n’y aura donc pas de changements radicaux en matière de politique étrangère. Il faut bien évidemment explorer de nouveaux marchés, notamment en restructurant l’industrie, en révisant les procédures administratives, etc.

Cela dit, je mets en garde contre l’ALECA. Evidemment, le gouvernement issu de la majorité peut avoir un avis différent, mais au final nous devons avoir une position commune par rapport à l’ALECA.

L’idée du libre-échange entre deux entités qui n’ont pas les mêmes armes est très difficile à admettre. L’accord de partenariat de 1995 n’a pas été évalué et nous ne connaissons pas la vérité sur le bilan de cet accord. Je crois qu’il faut prendre le temps, avec nos partenaires, de faire un rapport d’évaluation de l’accord de 1995. L’UE est certes un partenaire, mais les intérêts des deux parties doivent être préservés. Mon idée est que la Tunisie n’est pas prête pour l’ALECA et qu’il ne faut pas que l’UE mette davantage de pression. Cela dit, rien n’interdit le dialogue entre les deux parties.

Sur le dossier de la lutte contre la corruption, vous proposez une feuille de route que vous allez soumettre au Parlement?

Non, je dis simplement que ce qui n’a pas été fait les dernières années doit être fait. Le président de la République doit, chaque année, s’adresser au Parlement, pour présenter tout ce qu’il a entrepris pendant cette année-là, avec les acquis, les échecs et les obstacles, puis quitte l’hémicycle. Il doit également s’adresser au Parlement lors des crises majeures. Il faut qu’il y ait toujours un lien entre le président de la République et le Parlement, même si au final il n’est pas redevable à ce dernier.

Quelle est votre feuille de route pour lutter efficacement contre la corruption politique ?

Il est important que cela se fasse en étroite collaboration avec le chef du gouvernement. Le chef du gouvernement, à travers les forces sécuritaires, peut faire beaucoup pour la lutte contre la corruption politique. Quand vous avez des sécuritaires déployés un peu partout, vous avez des sources précieuses d’informations concernant la corruption. Malheureusement, malgré l’existence de postes de police un peu partout en Tunisie, ces derniers ne reçoivent pas les instructions pour enquêter sur les dossiers de corruption politique. Il y a beaucoup de lacunes et de lourdeurs administratives lorsqu’un agent de police veut faire parvenir un dossier de corruption politique à la justice.

Il y a deux scénarios. Le premier est qu’il y ait est un président et un chef de gouvernement main dans la main. Le deuxième et qu’il y ait un président avec un chef de gouvernement qui n’a pas la volonté de lutter contre la corruption. Dans ce cas, le président de la République, avec ses prérogatives peut soutenir l’indépendance de la justice et de veiller à ce que les cas de dépassement de certains magistrats parviennent au bureau du président de la République.

L’un des candidats a affirmé avoir fait face à de grosses pressions lorsqu’il a voulu combattre la corruption, comment allez-vous gérer la pression?

J’appelle les tunisiens à ne pas croire les discours de ceux qui disent que la pression les a empêchés de mener des réformes et lutter contre la corruption. Ces gens qui disent cela exagèrent. On ne joue pas avec les dossiers de corruption, on ne fait pas chanter avec les dossiers de corruption. On doit appliquer la loi à tout le monde. Ce n’est que de cette manière qu’on force le respect, même de ses adversaires politiques.

Je ne crois en les pressions. Qu’est-ce que vous entendez par pression? Vous parlez du fait que certains fonctionnaires impliqués dans ces dossiers vont organiser des marches de protestation? Eh bien, qu’ils marchent, c’est bon pour la santé.

Lorsqu’il y a de la volonté, les corrompus sont souvent abandonnés à la fin et ne trouvent plus de protecteurs.

Quelle évaluation faites-vous du système anticorruption en Tunisie?

Il est défaillant. Les instances administratives de contrôle sont marginalisées et ne disposent pas du droit à l’autosaisine. Elles doivent recevoir l’ordre. Il y a aussi ce qu’on appelle les “inspections” qui sont parfois des “frigos” pour les fonctionnaires indésirables. Donc il est clair qu’il n’y a pas de volonté de lutter contre la corruption.

Autre chose, aujourd’hui, la police judiciaire relève du ministère de l’Intérieur et non de la justice. Il s’agit là d’un problème majeur. C’est la raison pour laquelle il est important qu’il y ait un pouvoir exécutif qui respecte le travail de la police judiciaire qui doit relever du procureur de la République et non du ministère de l’Intérieur.

Et l’INLUCC?

Il y a, au sein de l’INLUCC une commission d’enquête. Seulement, les gouvernements qui se sont succédé n’ont jamais publié le décret de sa création, alors que c’est la seule qui fait office de police judiciaire. Donc, ils ont besoin d’une instance qui examine les dossiers puis les transmet à la justice. Et le pouvoir politique en place peut étouffer certains dossiers s’il en a envie. M. Chaouki Tabib est un homme qui manie bien les relations publiques, il a réussi à obtenir un budget, mais lui non plus il n’a pas la capacité et les moyens de faire des investigations.

Lors de votre campagne vous avez très certainement constaté que les citoyens cherchent des résultats concrets immédiatement, quelle est votre réponse ?

Je réponds que le discours le plus simple serait de dire que si vous m’élisez, le pays sera prospère. C’est un discours simpliste. Le président de la République n’est pas dans le court terme. En revanche, si le gouvernement  élu commence à faire appliquer la loi dès les premiers mois de ce quinquennat, il y aura un regain de confiance. Il faut se mettre autour d’une table avec les hommes d’affaires et établir un dialogue franc avec eux, pour leur dire que l’application sera salutaire pour tout le monde et soyez certains que les hommes d’affaires apprécient la franchise.

Que proposez-vous pour le dossier libyen ? Quelle position doit choisir la Tunisie?

La situation en Libye ne peut pas se poursuivre, elle n’est bonne ni pour les Libyens ni pour leurs voisins. Il faut d’abord penser aux Libyens, l’intérêt des Libyens nous concerne. Il faut également comprendre qu’une partie de nos problèmes économiques peut être résolue lorsque le conflit sera réglé. Les Tunisiens peuvent participer à la reconstruction de la Libye et créer de la richesse.

La Tunisie doit jouer un rôle dans le rapprochement des points de vue des différentes parties. Cela ne peut se faire que dans le cadre d’une diplomatie efficace. L’une des solutions est d’exercer des pressions sur les puissances occidentales et arabes pour qu’elles laissent les Libyens gérer seuls leurs conflits. Ces pays ne respectent même pas l’interdiction décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU de ne pas livrer d’armes à la Libye. La Tunisie doit être le médiateur crédible, cela n’a pas été le cas lors des cinq dernières années.        

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