La question sociale pour les deux vainqueurs du premier tour a joué un rôle important. Mais pour le candidat Karoui, elle a été plus déterminante parce que associée à son identité politique.


Avant même d’être qualifié pour le deuxième tour de l’élection présidentielle, le candidat Nabil Karoui a eu droit à des surnoms laudatifs et autant de sobriquets. Jeté en prison pour «blanchiment d’argent et fraude fiscale» alors qu’il battait campagne, ses partisans ont tôt fait de l’auréoler du titre prestigieux de «prisonnier politique, évincé de la course, parce qu’il caracole en tête des intentions de vote». Karoui est alors propulsé leader de la stature du chef de file du mouvement syndical et national, Farhat Hached. Certains même se sont essayés à le comparer à Mandela, mais ont vite renoncé. La ficelle est trop grosse. Des journaux étrangers, eux, l’ont surnommé, «Rastignac des médias». Eugène de Rastignac est un personnage célèbre de la comédie humaine d’Honoré de Balzac. Pour résumer ses traits distinctifs, de Rastignac non de Karoui, il est ambitieux, arriviste, cynique, manipulateur, prêt à tout pour arriver à ses fins, «un jeune loup aux dents longues».

Revenons à Karoui, des années auparavant, il avait lancé une chaîne de télé.  Il est parvenu à se faire une place dans le paysage médiatique, à coups de feuilletons turcs et de débats politiques que certains qualifient d’orientés. C’est le cas d’ailleurs de la plupart des plateaux des télés privées, assurent des analystes, des patrons de presse et des politologues.

Karoui se découvre ensuite une fibre politique. Après avoir été donc un publicitaire, un homme des médias et avoir amassé rapidement une fortune qui lui cause aujourd’hui bien des soucis, sa carrière politique commence notamment avec Nida Tounès. Il était proche de feu Béji Caïd Essebsi et son conseiller en communication, obtenant au passage quelques privilèges, comme des interviews en exclusivité sur sa chaîne privée, alors que le chef d’Etat s’adressait à la nation. Côtoyant le président, devenant un habitué du palais, il attrape le vice du pouvoir et se décide de se lancer dans la course à Carthage. Après y avoir été un invité assidu, il semble vouloir devenir le propriétaire-locataire. 

Les actes de bienfaisance étaient scénarisés

Pour ce faire, il met sur pied une association qu’il a créée au nom de son défunt fils. Nous tenons à préciser, à ce propos, que jamais nous n’aurions évoqué cette tragédie, si Karoui lui-même ne l’avait utilisée, nommant l’association au nom du défunt Khalil,  et priant  les gens qu’il aidait d’avoir une pensée et de faire des prières pour le jeune regretté. Il ne s’en cachait d’ailleurs pas. Là où il allait, ouvrant de véritables circuits de distribution de denrées alimentaires, dans les recoins les plus isolés du pays, sa caméra le suivait. Les actes démonstratifs de bienfaisance étaient scénarisés, médiatisés, glorifiés. Contre toute attente, cette stratégie a fonctionné.

Karoui est devenu l’homme par qui le bien arrive. Il ne manquait qu’une chose pour faire de lui le héros du peuple; une injustice, ou ce qui pourrait paraître comme telle. Elle lui a été servie sur un plateau par de grands stratèges. Il est jeté en prison à quelques jours du top départ de la campagne du premier tour de la présidentielle. Il n’en fallait pas plus pour tisser autour du personnage une trame romanesque. Karoui le bienfaiteur, le Robin des bois des temps modernes, le défenseur des pauvres et des opprimés, le protecteur des «Damnés de la Terre». Il faut voler à son secours. Son électorat ne l’a pas trahi. Il l’a crédité d’un score inouï de 15,5%, lui permettant de passer au second tour, laissant derrière lui les candidats mastodontes avec personnes et biens, alors que lui est sous les verrous.

La question sociale est associée à l’identité politique

Nous allons étudier aujourd’hui l’électorat de Nabil Karoui, N.K, avec l’aide de l’analyste et politologue Sahbi Khalfaoui qui s’appuie entre autres sur les estimations des sondages d’opinion.

Selon lui, et encore une fois, on ne peut dégager un profil type de l’électeur de N.K. Mais plutôt des tendances. Commençons par les tranches d’âge. Dans les 18-25 ans, il a obtenu 9%; les 26-45, 13% ; dans la catégorie des 46-60 ans, 20% et dans les plus de 60 ans, 25%. Première caractéristique, plus on est vieux, plus on a tendance à voter N.K.

Le deuxième critère est le niveau d’instruction : ceux qui n’ont jamais été à l’école ont voté à 40% N.K ! 4 électeurs sur 10 !  Niveau primaire, 30%. Les électeurs qui ont atteint le lycée, 15%. Quant aux électeurs qui ont fait des études supérieures, le score est tellement dérisoire qu’il ne figure pas parmi ceux des 6 premiers candidats. Moralité, moins on est instruit, plus on vote N.K.

Troisième critère, le genre, 12,5% d’hommes ont voté N.K et 20% de femmes. Son électorat est donc majoritairement féminin.

Il a puisé dans deux réservoirs électoraux

Quatrième critère, les votants de 2014. 42% de l’électorat de N.K ont voté Nida Tounès, 15 % ont voté Ennahdha. Donc N.K n’a pas uniquement puisé dans le réservoir de Nida Tounès, mais avec des proportions différentes, il a pompé une partie des électeurs d’Ennahdha. Maintenant, parmi ceux qui n’ont pas voté en 2014, N.K a recueilli 21%. Comme ses électeurs sont plutôt des personnes âgées, on peut déduire qu’en 2014 elles s’étaient abstenues de voter. Ainsi, le 1/5 de son électorat était absent aux dernières élections. C’est une donnée importante, insiste Sahbi Khalfaoui. «En 2014, ces électeurs avaient considéré qu’aucun candidat ne les représentait, refusant alors de faire le déplacement. En 2019, ils ont choisi N.K.»

Autre remarque édifiante, les classes dites supérieures et les couches dites populaires ont voté Nida Tounès en 2014. Un électorat hétéroclite. On peut affirmer que les politiques menées depuis 2014 ont déçu l’électorat populaire qui a été intercepté par N.K en 2019. La question sociale pour les deux vainqueurs du premier tour a joué un rôle important. Mais pour le candidat Karoui, elle a été plus déterminante parce que associée à son identité politique, conclut le chercheur, Sahbi Khalfaoui.

Ainsi, faut-il le dire, le profil du bienfaiteur a été entaché bien avant ses démêlés avec la justice. Les vidéos de ses réunions avec ses équipes qui avaient fuité cassent cette image et donnent à voir un personnage cynique sans valeurs qui cherche à piéger ses adversaires de la manière la plus abjecte, sans parler de son langage ordurier. Et l’on se demande sincèrement comment nos consœurs, journalistes femmes, assistent  à ces pseudo-conférences de rédaction truffées de langage fleuri, sans pouvoir réagir, puisque c’est le patron tout puissant qui parle. Mais encore, Nabil Karoui traîne derrière lui un passé sulfureux et des affaires bien plus graves, notamment avec la justice : créations de sociétés écrans dans plusieurs pays, blanchiment d’argent, évasion fiscale et la liste est longue. Mais toutes ces accusations, graves, n’ont pas pesé sur ses électeurs qui n’ont vu en lui que l’homme généreux et bienveillant. Ses proches affirment que l’homme a véritablement changé en bien. Peut-être.

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Un commentaire

  1. Chedli mourad Drissi

    20/09/2019 à 11:03

    Pour un journaliste ou un chroniqueur la déontologie ne permet pas des jugements de valeur ni des remarques péjoratives ( on est présumé innocent en l’absence d’un jugement définitif) La neutralité exige de s’en tenir à:nous avons ouï-dire: à vérifier!!

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