Confessions sensationnelles d’un jeune «harrag» refoulé d’Europe à trois «reprises», mais étonnamment décidé à refaire le coup !

Il a tous les «atouts» du profil d’un harrag chevronné : casier judiciaire sombre, illettrisme, carrure impressionnante, sens de l’aventure, témérité, révolte contre la société et le système politique, vocabulaire vulgaire et arrogant et, in fine, détermination farouche à transformer le rêve fou de vivre dans l’Eldorado européen en réalité.

Il, c’est le dénommé Néjib Ayari qui a accepté, plus facilement que prévu et avec un rare «j’m’enfoutisme», de se prêter au jeu des questions-réponses. Il nous invite, à l’occasion, à visiter son monde à lui, à en découvrir les détours tortueux et les itinéraires mouvementés qui défient tous les dangers. Quitte à se relever de chaque K.-O. sonnant pour revenir, plus tard, à la charge avec un entêtement extraordinaire et un espoir sans cesse  renouvelé et jamais altéré.

Perdre une bataille, mais pas la guerre

32 ans, né et grandi dans le quartier populaire de Mellasine, Néjib n’a fait, en tout et pour tout, que deux années d’école avant d’en être «chassé». A l’âge de 16 ans, son père l’oriente vers un institut de formation professionnelle, spécialité plomberie sanitaire «dans l’espoir de faire de moi un homme et un citoyen honnête», se souvient Néjib. Que non, ce dernier n’entendait pas son papa de cette oreille. Car, en plein cycle de son apprentissage, la… police est venue l’arrêter chez lui, pour avoir été le complice d’un vol avec effraction qu’il a commis avec deux de ses copains.

Après avoir purgé une peine de trois mois de prison, il se retrouve au chômage, son institut de formation professionnelle ayant refusé de le récupérer. Ça y est, la porte aux abus est ouverte devant Néjib qui s’y engouffre comme un taureau, tête basse, les yeux fermés. Désormais, il n’a plus autour de lui que des délinquants, des repris de justice au sillage desquels il ne pouvait plus revenir en arrière. Trois séjours en prison s’ensuivront au cours desquels l’idée de l’émigration clandestine ne faisait que fleurir, avant de déboucher sur la prise d’une décision ferme : prendre la mer à destination de ce que les harragas tunisiens appellent: «L’île de rêve». Retrouvant sa liberté, Néjib s’empresse de prendre les attaches d’un organisateur d’expéditions maritimes illégales qui avait pignon sur rue dans le Grand-Tunis, mais est aujourd’hui incarcéré.«Tout a marché, se rémémore-t-il, comme sur des roulettes durant la traversée jusqu’a notre  arrivée à Lampedusa où on nous a accueillis comme des pommes, avant d’être extradés, deux semaines plus tard, vers la Tunisie». Après cinq mois d’interminables jours de cafard entrecoupés de bacchanales, et de bagarres, Néjib revient à la charge. «Un ancien camarade de cellule, raconte-t-il, m’assure que cette fois-ci sera la bonne. Il m’a tellement convaincu que je lui ai donné les trois mille dinars exigés pour notre traversée». Un pactole qu’il a dû emprunter à gauche et à droite. Là aussi, chou blanc, échec cuisant, Néjib et ses compagnons de route ayant été refoulés vers Tunis, 48 heures après leur débarquement dans la fameuse île italienne. C’etait en 2014, se rappelle-t-il, avec un grincement de dents qui en dit long sur l’étendue de sa déception. S’est -il, depuis, assagi? Que nenni, car la place est maintenant à l’obsession pure et dure «Ces deux échecs ne m’ont nullement dissuadé », note-t-il fièrement. Et d’ajouter: «Il n’était plus question d’abdiquer, surtout que certains de mes amis, sans doute plus chanceux que moi, ont réussi, dans les mêmes conditions, à s’installer sur les vieux continent où ils gagnent aujourd’hui bien leur vie. C’est pourquoi, j’ai joué le 3e coup. Peine perdue, l’échec étant, pour la troisième fois au rendez-vous, le pauvre et entêté Néjib se faisant, de nouveau, extrader, avec en sus, six mois de geôle pour récidive. Après un tel parcours malheureux, c’est normalement le retour sur terre, l’acceptation du fait accompli et la recherche des solutions de rachat pour refaire sa vie et reprendre espoir.

Hélas, pour Néjib, pas question de jeter l’éponge. «Un bagarreur comme moi ne doit, ne peut abdiquer», lance-t-il, l’air grave et visiblement résolu. «Certes, souligne-t-il, j’ai perdu trois batailles mais, croyez-moi, je gagnerai la guerre. La chance  qui m’a tourné le dos finira par céder face à ma volonté tenace d’aller jusqu’au bout de mes intentions. Après tout, je n’ai plus rien à perdre après avoir massacré ma vie ici dans un pays où il y a plus de chômeurs que de gens actifs. Oui, je ne le dirai jamais assez: la Tunisie est devenue, à mon sens, invivable depuis la révolution et incite donc à l’évasion ailleurs, sous des horizons plus cléments et générateurs de la joie de vivre». Ne s’en cachant pas, Néjib affirme qu’il est, en ce moment, sur des offres d’émigration illégale. Sans plus de détails, discrétion oblige. «Mais, promet-il, plus têtu que jamais, j’en choisirai, à coup sûr, la plus sécurisante, après avoir beaucoup appris des échecs de mes trois précédentes tentatives». La quatrième sera-t-elle la bonne ? La réponse de Néjib ne s’est pas fait attendre. «Même en cas d’un autre revers, rétorque-t-il, avec un froncement de sourcils,je ne lâcherai pas prise, car, pour moi, c’est très simple : ou l’Europe ou…la prison pour le reste de ma vie». Voilà un cas de déprime extraordinaire qui, en réalité, n’est pas spécifique à notre interlocuteur, d’autres drames similaires étant aujourd’hui facilement détectables parmi la population des jeunes, et particulièrement dans les cités populaires où la marginalisation, la pauvreté, le chômage et la prospérité de la délinquance juvénile incitent, inévitablement, aux aventures les plus folles.

Mohsen ZRIBI

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