Dans le cadre des activités organisées en marge de la 35e édition de la Foire internationale du livre qui a, cette année, pour thème principal «Les libertés individuelles et l’égalité», une fort intéressante table ronde a eu lieu, dimanche dernier, au Palais des expositions du Kram, autour des «Enjeux contemporains du féminisme». L’audience a pu réfléchir avec la jeune philosophe tunisienne Soumaya Mestiri, la philosophe franco-algérienne Saloua Boulbina et la grande figure du féminisme «décolonial», la politologue et militante française Françoise Vergès sur la théorie du «décolonial», ses sens et ses implications, sur le type de féminisme qui pourrait correspondre aux sociétés du sud et sur la décolonisation du savoir.

Il était question en première partie de ces échanges modérés par la journaliste Nadia Haddaoui, de bien définir le «décolonial», un courant critique actuel apparu au sein des études postcoloniales et qui est devenu indissociable de l’évolution du féminisme et sa configuration actuelle. C’est dans ce sens que des chercheuses et des militantes n’hésitent pas à remettre en question l’univers issu de la modernité occidentale appelant à décoloniser les savoirs et les récits. C’est le cas des intervenantes qui ont discuté de l’impact du féminisme décolonial dans le champ académique global des sciences sociales en le situant par rapport aux luttes féministes des générations précédentes.

Qu’est-ce que le «décolonial»?
Le «décolonial» est un courant critique actuel mené par des penseurs latino-américains qui a récemment émergé en France et qui commence à investir nos sociétés maghrébines. Cette pensée implique un processus interne important «d’autocartographie» et «d’autohistoriographie». Comme l’explique la politologue et militante féministe «décoloniale» française Françoise Vergès, d’une manière plus simple, cela nous amène à revoir ce que le statut colonial même achevé a laissé, notamment dans les savoirs et dans les infériorités et les inégalités. «Je me suis toujours intéressée aux circulations sud/sud et ce qui a échappé à la logique nord/sud. Le “décolonial” est donc intéressant dans le sens des longues luttes historiques d’affirmation des relations au monde, à la nature et par rapport aux savoirs méprisés des peuples autochtones qui ne se posent pas de manière temporelle (pré ou post)», explique-t-elle.

Saloua Luste Boulbina, qui est une spécialiste des études post coloniales, situe ce courant par rapport à des situations post-impériales (en Occident) et des situations post-coloniales (dans les pays colonisés) en prenant en compte les différents rapports d’une région à l’autre. Dans son intervention, elle s’est surtout attardée sur la décolonisation des savoirs et son importance. Cela signifie, comme elle le note, réévaluer des savoirs qui ont été dévalués et qui sont des savoirs très savants au sens classique du terme comme la tradition arabe, la tradition philosophique africaine qui est forte, très vivante et très importante et les savoirs féminins, mais également réévaluer les savoirs qui ont été considérés comme des formes d’ignorance. Un point qu’elle développe, entre autres, dans son livre «Les Arabes peuvent-ils parler ?» Soumaya Mestiri marque la différence, dans son intervention, entre le «décolonial» et le postcolonial en estimant que le «décolonial» est plus radical impliquant plus de rupture. Ce courant, note-t-elle, malgré son caractère «hyper inclusif», ne rejette pas, contrairement à ce que certains pensent, l’autre et n’est pas communautaire. Il est à noter que ce courant de pensée a suscité de grands débats en France (et ailleurs) jugé nocif pour le vivre-ensemble.

Le féminisme décolonial
Le «décolonial» interroge l’émancipation des femmes du sud en prenant en compte l’imbrication des systèmes d’oppression et des expériences vécues dans les sociétés (cela englobe aussi bien les anciennes divisions coloniales que les logiques contemporaines d’exploitation et de domination).

Françoise Vergès explique que les conditions se sont imbriquées (genre, race, couleur, religion, etc.) pour construire des hommes et des femmes assignés à l’exploitation dans le système capitaliste dévastateur. Cela a induit à la fabrication de vies vulnérables et précaires. Dans ce sens, les femmes sont plus près des luttes décoloniales. Un sujet dont elle traite dans son livre «Un féminisme décolonial» en révélant les impensés de la bonne conscience blanche tout en se situant du point de vue des femmes racisées (celles qui, travailleuses domestiques, nettoient le monde) pour dénoncer un capitalisme foncièrement racial et patriarcal.

De son côté et dans sa publication «Décoloniser le féminisme», Soumaya Mestiri aborde cette question en prenant en considération les nouvelles formes de colonialisme, celles du pouvoir, en parlant d’un féminisme d’Etat propre à une certaine élite. Cette élite, comme elle le souligne, composée de femmes d’un certain niveau socioéconomique, se permet de porter la parole de femmes moins considérées socialement. «Le féminisme décolonial devient ainsi une alternative qui impose plus d’humilité, d’égalité et d’horizontalité», note-t-elle et d’ajouter que cette humilité peut se décliner avec des idées d’ancrage et d’identité très prises au sérieux par le féminisme décolonial (écouter l’autre tout en étant soi-même ancré). «Nous devons aller plus vers les idiomes afin de remplacer les rhétoriques hyper-élitistes», poursuit-elle dans ce sens. Ces grilles de pensées, selon elle, peuvent et doivent être ancrées au sein de l’Université pour ne pas en faire des pensées fermées sur elles-mêmes et qui se contentent de rejeter l’Occident. Elle conclue en affirmant que le propre du féminisme décolonial est de faire apparaître les aspérités et les reliefs.

Meysem M.

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