Les festivités qui ont eu lieu dimanche dernier à l’avenue Habib-Bourguiba à Tunis, à l’occasion de la victoire de Kaïs Saïed à la présidentielle, ont été malheureusement marquées par l’agression de journalistes travaillant pour divers médias, dont notamment la chaîne de télévision privée Elhiwar Ettounssi, rouvrant le débat autour de la préservation du principal acquis de la révolution, celui de la liberté d’expression et de la presse


Retour sur les faits : l’équipe de journalistes de la chaîne de télévision Elhiwar Ettounssi a été prise à partie et deux journalistes ont été agressées par des sympathisants de Kaïs Saïed qui étaient en train de fêter la victoire de leur candidat sur l’avenue Habib-Bourguiba. D’autres journalistes, photographes et cameramen collaborant avec des médias étrangers ont été également ciblés.  Un dérapage très désagréable qui rappelle une douloureuse séquence  de l’histoire post-révolution lorsque les médias publics, l’Etablissement de la télévision et de la radio tunisiennes en l’occurrence, avaient été pris pour cible lors de ce qu’on appelait à tort et à travers la campagne «d’épuration des médias de la honte».

En fait, cette chaîne de télévision, appartenant à Sami El Fehri, fait déjà l’objet d’une campagne de boycott menée il y a quelques semaines notamment par les internautes, fans du président élu Kaïs Saïed, qui sont, le jour de sa victoire, passés à l’acte en agressant ces journalistes qui ne faisaient qu’accomplir leur tâche. Aussitôt averti, Kaïs Saïed a condamné ces dérapages appelant ses sympathisants à éviter tout acte de violence. «J’appelle tous ceux qui ont voté pour moi, tous mes sympathisants à éviter tout acte de violence, nous n’agressons personne, nous sommes contre la violence», a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de préserver la liberté d’expression et de la presse.
Des mots qui n’ont pas rassuré certains observateurs qui continuent à s’inquiéter de la situation des libertés en Tunisie, compte tenu de la grande campagne menée par certaines parties contre les médias et au vu de certaines positions hostiles à ces organes de presse et à leurs journalistes.

Dans cette situation tendue, marquée notamment par ces campagnes de «lynchage» visant certains médias tunisiens, ce sont les propos d’un juge qui a appelé à la fermeture d’Elhiwar Ettounssi qui ont enfoncé le clou. En effet, le juge Hammadi Rahmani a «bizarrement» publié un statut Facebook appelant «à la fermeture de la chaîne El Hiwar Ettounsi» pour «protéger la liberté de la presse». Car pour lui, elle exécute «des plans criminels et des complots».

Condamnation unanime 
Face à ce climat hostile à la liberté de la presse, le Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt) a fermement condamné, dans un communiqué rendu public, ces agressions mettant en garde contre un éventuel retour redoutable vers les violences et les appels aux agressions contre les journalistes. «Nous condamnons les agressions subies pas nos confrères journalistes d’Elhiwar et aussi par des journalistes qui travaillent pour des médias étrangers. Nous appelons le ministère public à intervenir et à prendre les mesures qui s’imposent à l’encontre des agresseurs. J’appelle aussi le nouveau président Kaïs Saïed à tenir sa promesse d’appliquer la loi sur tous en prenant les mesures nécessaires contre ses partisans qui ont commis ces agressions», a, pour sa part, appelé Zied Dabbar, membre du Snjt.

De son côté, la Fédération tunisienne des directeurs de journaux (Ftdj) a mis en garde contre les risques pesant sur la liberté d’expression considérant que cette dernière est menacée plus que jamais face à la récurrence des agressions verbales et physiques à l’encontre des journalistes, chroniqueurs et autres. Elle a dénoncé ce genre d’abus, rappelant que «le processus démocratique ne pourrait pas être mené à bon terme au cas où le rôle des médias, en tant que l’un des piliers fondamentaux de la démocratie, serait marginalisé».

Si les journalistes, le Snjt, la Ftdj et les différentes composantes de la société civile s’inquiètent de la situation de la liberté de la presse, c’est notamment en raison de leur crainte de voir le pays retourner à la case départ. Un retour qui risque de nous faire revivre les mêmes images et scènes que nous ne voulons plus voir, celles des agressions contre les journalistes,  des sit-in devant la télévision nationale, des slogans hostiles à la presse, comme, s’en rappellent certainement, les «médias de la honte».

Faire la part des choses
Fethi Belaïd, photographe journaliste tunisien depuis 35 ans, se rappelle certainement cette époque, lorsqu’exercer le métier de journaliste était «perçu comme un crime». «Je me rappelle lorsque on m’attaquait, m’insultait et m’accusait rien que pour avoir vu un appareil photo entre mes mains, nous ne voulons pas revivre les mêmes scènes, revoir la même situation», témoigne-t-il. Car pour Belaïd, il n’est pas question de régresser en matière de liberté de la presse, le principal acquis de la révolution. Lui, auteur des célèbres photos qui ont marqué la révolution tunisienne, se rappelle le jour où il a failli être tué par des salafistes alors qu’il couvrait la fameuse «conquête de l’horloge de Tunis» et ne veut plus voir sa vie menacée rien qu’en faisant son travail. «Nous étions tous les jours exposés à tous les risques, rien qu’en tenant un appareil photo, tu étais exposé aux agressions, aux insultes et aux intimidations, il n’en est pas question de retourner à la case départ, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier et il faut faire la part des choses», poursuit-il.

Faire la part des choses, c’est exactement ce que pense, Mabrouka Khedhir, journaliste tunisienne travaillant pour des médias étrangers, également agressée lors du jour de la victoire de Kaïs Saïed. Pour elle, ce sont les journalistes de terrain qui payent les dérives et dérapages des chroniqueurs, des plateaux  et des discours qu’ils tiennent. «Nous payons la facture très chère des chroniqueurs des plateaux télévisés qui représentent le prolongement du système et qui mettent en avant des idées manipulatrices destinées à former une certaine opinion publique, ils ne nous ressemblent pas et ne nous représentent pas», a-t-elle assuré. C’est dans ce sens que des enseignants de l’Institut de presse et des sciences de l’information appellent à distinguer le travail des journalistes des propos des chroniqueurs qui ne représentent pas, en majorité, les organes de presse.

Préserver le principal acquis
«Dans la région arabe, l’exception reste la Tunisie qui continue son processus de transition démocratique et qui a fait une avancée remarquable de 25 places se présentant comme le premier pays arabe en matière de liberté de la presse», avait expliqué en avril dernier Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de l’ONG Reporters sans frontières (RSF), qui réalise  le classement mondial en matière de liberté de la presse. C’est pour cela qu’il faut à tout prix préserver ce principal acquis de la révolution en renforçant notamment la sécurité des journalistes. Seul pays rescapé des Printemps arabes de 2011, la Tunisie se classe à la 72e place sur 180 pays, alors qu’elle était 97e en 2018. Elle se place devant tous les autres pays de la région Afrique du Nord et Moyen-Orient.

Mais de tels dérives et discours hostiles à la liberté de la presse ne peuvent que porter atteinte à l’image d’un pays qui se veut démocratique.

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