Les pénuries et les coupures successives d’eau potable déclenchent depuis plus de quatre ans des vagues de colère. Des manifestations éclatent un peu partout dans le pays. Au-delà de la question de la gestion et de l’entretien des conduites, il y a, surtout, la réalité du stress hydrique accentué par la surconsommation de certains secteurs.

Selon l’observatoire tunisien de l’eau, environ 404 alertes d’usagers privés d’eau ont été enregistrées entre les mois de mai et juin 2019. Un chiffre qui, en fait, n’a que peu augmenté par rapport à 2017: l’observatoire avait reçu 395 alertes sur la même période.
D’après la Sonede, l’entretien du réseau pour qu’il demeure en bon état nécessite le renouvellement annuel de 1100 km de conduite. Néanmoins, la situation financière de la société ne permet que le renouvellement de 120 et 150 km par an.
Par ailleurs, ces pénuries répétitives sont liées, en particulier, à la période de sécheresse qui a généré une baisse importante dans les réserves des barrages et des niveaux des nappes dans certaines régions, engendrant des chutes des débits des forages.
Avec une disponibilité de ressources renouvelables d’eau de l’ordre de 385 mètres cube par an et par habitant, la Tunisie est déjà dans le stress hydrique. Cette situation va s’aggraver dans les années à venir sous l’effet des changements climatiques, avec une baisse des ressources en eaux conventionnelles (eaux superficielles, retenues par les barrages et les lacs, nappes d’eaux souterraines…) estimée à 28% à l’horizon 2030. La diminution des eaux de surface avoisinerait 5%.
Plusieurs régions connaissent aussi un déséquilibre offre-demande, notamment celles alimentées par l’axe Belli-Sfax: le Cap Bon, le Sahel et Sfax. D’autres régions (Gafsa, Metlaoui, Redeyef, le Kef et Zaghouan) alimentées par les eaux souterraines, souffrent également de déséquilibre, surtout pendant les dernières années sèches.

Disparités
La Sonede ne cesse de déployer des efforts considérables pour pallier ce déficit ou au moins pour éviter sa croissance, à travers le plan de sécurisation de l’eau potable pendant la période estivale.
Une étude a été élaborée par la société visant la mise en place d’un plan stratégique organisationnel, qui devrait répondre aux multiples défis à relever. Cette étude retient un scénario modéré d’évolution qualifié de «progression sereine», pour lequel une proposition de plan d’actions a été établie.
Les services du Génie rural du ministère de l’Agriculture contribuent avec la Sonede à l’alimentation du milieu rural en eau potable, dont le taux a atteint 93,6% en 2017. Ce taux cache des disparités liées au manque de disponibilité en eau potable exploitable dans certaines régions, dont le gouvernorat de Kairouan avec 83% de desserte.
Tous les indicateurs montrent que nos ressources en eau sont limitées et inégalement réparties dans le temps et dans l’espace. La problématique de l’eau réside ainsi dans la répartition de son usage et dans sa qualité.
En effet, l’utilisation de l’eau en Tunisie est répartie comme suit: 83% de ces ressources sont destinées à l’agriculture et 17% seulement sont réservées au réseau de l’eau potable. La demande des secteurs du tourisme et de l’industrie s’élève respectivement à 1% et 5%. 86% des ressources de bonne qualité sont localisées dans le Nord du pays. Au niveau de la qualité, 50% seulement d’entre elles ont une salinité inférieure à 1,5g/l.

Contraintes
La Tunisie va se trouver, dans les années à venir, confrontée à des contraintes majeures relatives à la diminution continue des ressources en eaux conventionnelles (350 m 3/an/habitant en 2030 contre 450 m3 en 2017) et à la disparité dans le temps et dans l’espace de ces ressources en qualité et en quantité.
Pour faire face à ces contraintes, «il faut assurer une gestion globale de l’eau intégrant toutes les ressources, ce qui exige le renforcement des transferts d’eau Nord-Nord, et Centre-Nord, le dessalement d’eau de mer (Centre et Sud), l’amélioration de la performance des réseaux d’eau et la gestion intelligente des ressources au niveau de l’offre et la demande (les réseaux d’eau intelligents)». Ces actions nécessitent la mobilisation d’une enveloppe de 1,3 milliard d’euros.
Outre la construction des stations de dessalement projetées, deux stations de traitement à Béjaoua pour le Grand-Tunis et à Kalàa Kébira pour le Sahel et Sfax sont programmées afin de répondre à l’évolution des besoins de pointe des régions du Grand Tunis, du Cap-Bon et du Sahel ( Sousse, Monastir et Mahdia) et Sfax. Ces régions comptent actuellement 6,1 millions d’habitants, répartis sur 9 gouvernorats, soit 55% de la population totale du pays, qui consomme près de 66% de la capacité totale d’eau à l’échelle nationale.
Le secteur de l’eau fait front aussi à d’autres contraintes. Aujourd’hui, les niveaux d’investissements dans les infrastructures hydrauliques sont loin d’être suffisants pour relever le défi d’accès équitable à l’eau.
D’après la Sonede, la réalisation des objectifs du secteur exige d’importants investissements en capitaux. Alors que les «3T» (tarifs, taxes et impôts et transferts des bailleurs de fonds) et bien d’autres entités ne suffisent pas.

Problèmes systémiques
L’une des ressources les plus rares et précieuses du pays est aujourd’hui vendue à un tarif très bas, au moment où les tarifs de l’électricité et de l’assainissement ont été révisés à la hausse.
Les gros consommateurs paient le même prix que les petits consommateurs. Depuis 2003, les tarifs augmentent de façon irrégulière et dans des proportions insuffisantes. Les tarifs de l’eau ne s’alignent pas sur l’inflation, encore moins sur les coûts de traitement (y compris le dessalement coûteux) et de distribution, en perpétuelle croissance. Les ajustements tarifaires ne sont pas souvent appliqués.
L’étude de la Banque mondiale (2018) montre que l’impact négatif de l’ajustement des tarifs au seuil de rentabilité était très négligeable. La même source fait ressortir que 20% des ménages les plus riches consomment quatre fois plus d’eau que les 20% les plus pauvres, et tirent profit des subventions publiques.
Par conséquent, le maintien des tarifs de l’eau à des niveaux dérisoires exacerbe les inégalités et spolie le pays de cette source non renouvelable. De ce fait, l’insuffisance des ajustements tarifaires explique la fragilité de la situation financière de la Sonede. Cela contraint les opérations d’entretien et de maintenance des canalisations et autres infrastructures et intensifie le gaspillage.
Structurellement déficitaire depuis 2008, la Sonede, dont les recettes sont limitées, n’est pas en mesure de couvrir ses dépenses, ni d’engager des investissements de réhabilitation ou en capital, ou encore de rembourser ses dettes et de se constituer des réserves d’amortissement.
L’étude indique que la situation peut s’aggraver, dans les années à venir, avec l’augmentation de l’endettement et les contraintes qui pèsent sur l’investissement. Investissement pourtant nécessaire pour le maintien de la qualité et la durabilité du service, l’optimisation des coûts énergétiques, le renouvellement préventif et la réhabilitation de ses réseaux.
Selon les estimations de la Sonede, le recouvrement des pertes réelles permettrait d’économiser près de 86 millions de m3 par an. Un chiffre proche de celui du niveau d’efficacité énergétique estimé à 88,9% (sur les réseaux de distribution).
La qualité de l’eau pose un problème aussi: la salinité est exceptionnellement très élevée dans le Sud, où les coupures d’eau sont particulièrement fréquentes. Une situation davantage exacerbée par l’accroissement de la demande et les effets des changements climatiques.

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