Il ne fait aucun doute qu’hier la Tunisie a vécu un moment historique, dont le retentissement était palpable au palais du Bardo. Kaïs Saïed, le président inclassable, a rendu aux Tunisiens, à une partie des Tunisiens, l’estime de soi.

Hier, Kaïes Saïed, nouveau président de la République de Tunisie, a pris officiellement ses fonctions, après avoir prêté solennellement serment au Palais du Bardo et présenté son très attendu discours de politique générale.

Le coup d’envoi de la séance plénière extraordinaire qui a débuté par la récitation de versets de Coran et l’hymne national, a été donné vers 10h30, par Abdelfattah Mourou, président intérimaire de l’Assemblée des représentants du peuple. L’auditoire était composé d’invités de haut niveau, dont nous citons, l’ex-président de la République, Foued Mebazaa, le chef du gouvernement sortant, Youssef Chahed, ainsi que ses ministres, les anciens chefs de gouvernement, quelques secrétaires généraux de partis politiques, des chefs d’organisations nationales, des ambassadeurs et présidents de missions diplomatiques ainsi que les députés de la législature antérieure. Etaient installés en bonne place, les trois représentants des religions monothéistes : le Mufti de la République tunisienne, le Grand rabbin de Tunisie et l’Archevêque de Tunis.

Avec sa façon habituelle, M. Mourou s’est lancé dans un discours de bienvenue, improvisé, en tout cas, paraissant comme tel, sans revenir à ses notes, ou très rarement. Il a interpellé virtuellement le peuple tunisien, avec ses hommes et ses femmes, ses jeunes et ses vieux qui s’apprêtent à vivre une nouvelle phase de leur histoire. Abdelfattah Mourou a interpelé cette fois-ci réellement le président de la République, qui siégeait à la gauche du perchoir, par ses mots « Monsieur le Président, vous représentez aujourd’hui l’unité de la nation et celle du peuple, ainsi que les aspirations des Tunisiens. » Kaïs Saïed, le dos droit, s’est  tourné légèrement pour le saluer, la main sur le cœur.

Abdelfattah Mourou a rappelé le sacrifice des martyrs. Tous les martyrs, tombés pour l’indépendance du pays et au moment de la révolution, qui ont perdu la vie pour que les Tunisiens vivent dignes et libres. Il a également loué le bon fonctionnement des institutions qui ont pris le relais à la suite du décès du Président Béji Caïd Essebsi. Celles-ci représentent la continuité de l’Etat, sa force et sa stabilité. Elles ont également prouvé leur efficacité. A l’issue du délai légal de 90 jours, au cours desquels des élections législatives et présidentielle anticipées ont été organisées, le nouveau président élu, par le biais d’un vote populaire national qui a atteint le taux de 72% des voix, a-t-il tenu à rappeler, est désormais aux commandes.

« Aucun centime des Tunisiens ne doit être détourné »

Posant la main droite sur le Coran et lisant le texte du serment : «Je jure par Dieu Tout-puissant de sauvegarder l’indépendance de la patrie et l’intégrité de son territoire, de respecter la Constitution du pays et sa législation, de veiller sur ses intérêts et de lui devoir allégeance ». Le président de la République, face à l’étage rempli à ras bord de journalistes et sous la coupole décorée par l’imposant lustre, présente sa première allocution officielle et publique. D’emblée le discours inaugural s’est voulu rassembleur, rassurant, point clivant, pointilleux sur le protocole, empreint d’un souci marqué de n’oublier personne, notamment lors des formules introductives, s’adressant aux membres de chaque groupe par les titres qui leur siéent. Il s’est lancé avec sa voix posée, tonitruante par moments, qui fait partie du personnage et parachève désormais sa stature de chef d’Etat, pour s’adresser aux Tunisiens, avec les pratiques discursives qui sont les siennes, interpellant directement son vis-à-vis : les enfants du peuple, c’est à vous que je parle, à l’intérieur et en dehors du pays.

Prenant pour témoin l’ensemble des Tunisiens, le fraîchement investi président s’est engagé à garantir la continuité de l’Etat, le respect de la Constitution, la justice pour tous, l’emploi, la liberté, la dignité et la lutte contre la corruption. « Aucun centime des Tunisiens ne doit être détourné. » Des leitmotivs qui construisent le discours de Kaïs Saïed, depuis qu’il était candidat jusqu’à devenir président de la République. Il a appelé dans un message sans équivoque, à mettre les institutions de l’Etat à l’abri des tiraillements politiques. Un message qui interpelle cette fois-ci les responsables, les tenants du pouvoir, pour les mettre face à leurs responsabilités.

Fait important, Kaïs Saïed, dans son discours, a élargi ses prérogatives, tout naturellement. En se distinguant, par la forme et le fond de son propos, par la posture. Celle d’un chef d’Etat aux attributions étendues. A l’écouter, nous oublions presque qu’il n’est qu’une tête de l’exécutif et non la seule. Une assurance sans doute acquise par la légitimité octroyée de facto par le nombre de ses votants, près de trois millions de Tunisiens. Il a rappelé que « les défis sont grands, que la responsabilité est lourde », avec l’air de dire, j’en suis conscient et je l’assumerai.

« Chaque balle tirée sera accueillie par des salves de tirs »

Mais Kaïs Saïed, il le savait sans doute, était attendu sur certains sujets. Il a répondu présent : les droits des femmes ? « Des valeurs fondamentales et aucun retour en arrière n’est envisageable ». Appelant à ce titre à consolider les droits économiques et sociaux des femmes. Le terrorisme ? « Chaque balle tirée sera accueillie par des salves de tirs », a-t-il lancé avec emphase, sous un tonnerre d’applaudissements. Il a tenu à ce titre à saluer les corps constitués, l’armée, la police, n’oubliant pas la douane au passage.  Louant leurs efforts constants pour éradiquer le terrorisme et toutes sortes de crimes.

Passant au registre économique, le président de la République a fait savoir la volonté  de nombre de Tunisiens de faire don d’une journée de travail, cinq années durant, pour contribuer au remboursement de la dette publique et renflouer les caisses de l’Etat. Les relations extérieures ? Kaïs Saïed a tenu à rassurer la communauté internationale, s’engageant à respecter tous les accords ratifiés par la Tunisie, « même si certains d’entre eux peuvent être révisés sur la base d’entente entre les nations et les peuples », a-t-il fait valoir.

Un état de grâce

Kaïs Saïed a réitéré son soutien indéfectible à toutes les causes justes dont notamment la cause palestinienne. Il a remis à l’honneur  la double appartenance de la Tunisie au Maghreb ainsi qu’au continent africain, en saluant à ce titre les invités de haut rang envoyés par le Roi du Maroc. Le monde arabe, la Méditerranée, le reste des pays amis font partie de l’environnement naturel de la Tunisie, a-t-il préconisé. Une continuité et donc pas de rupture, semble-t-il dire, de la politique étrangère de la Tunisie.

La séance levée vers 11h00 passées, le président de la République investi des pleins pouvoirs s’est dirigé dans un convoi imposant vers le palais de Carthage, pour la tenue officielle de la passation avec le président intérimaire sortant, Mohamed Ennaceur.

Il ne fait aucun doute qu’hier la Tunisie a vécu un moment historique, dont le retentissement était palpable au palais du Bardo. Kaïs Saïed, le président inclassable, a rendu aux Tunisiens, à une partie des Tunisiens, l’estime de soi, et ça n’a pas de prix, en leur montrant que par leur seule volonté,  ils ont pu influer sur le destin de leur pays. Maintenant, pour ne pas perdre le bienfait immense de cet état de grâce, il faut faire la démonstration qu’une dynamique positive s’est réellement installée dans le pays et ne pas perdre de temps.

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