Bien que «choyée» par les autorités locales, la colonie tunisienne basée au Qatar n’est malheureusement pas au-dessus de tout reproche.

«Ils sont maintenant quelque trente mille Tunisiens installés au Qatar. Leur nombre qui avoisinait les 20 mille, il y a deux ans, a subitement augmenté suite à la décision prise par les autorités locales de jouer à fond la carte tunisienne», pas seulement pour les raisons politiques qu’on connaît, mais aussi par respect aux compétences de notre pays qui y ont fait leurs preuves, en rendant d’éminents services à cet émirat dans pratiquement tous les domaines de la vie active. C’est d’autant plus vrai qu’il nous a été donné de constater, au cours d’un récent séjour à Doha, que notre colonie y occupe aujourd’hui d’importants postes de responsabilité : médecins, kinés, ingénieurs, architectes, cadres d’entreprise en industrie et en informatique, instituteurs, professeurs, directeurs d’hôtels, chefs-cuisiniers, cafetiers, gérants de restaurants et de boutiques d’habillement et de cosmétique. Deux autres secteurs qataris se sont également sensiblement tunisifiés : les médias d’abord où nos journalistes ont toujours la cote, particulièrement dans la célèbre chaîne TV «BeIn Sports» et sa concurrente la plus sérieuse «Al Kass», ainsi que dans le domaine sportif où la présence tunisienne est de plus en plus imposante, avec des dizaines d’entraîneurs, de joueurs et de kinés, notamment dans la spécialité «handball», première source de fierté sportive dans ce pays à la double échelle régionale et mondiale.

Vivons heureux, vivons cachés

Historiquement, «l’invasion tunisienne» du Qatar remonte aux années 80-90. Elle sera progressivement plus fulgurante avec le concours de l’Agence tunisienne de coopération technique (Atct) qui pilotera un vaste programme d’exportation de compétences vers ce pays, pour faire face à une vague de recrutements sollicités par les autorités qataries.

Une fois installé dans ce riche émirat gazier, comment se comporte le Tunisien ? S’acclimate-t-il vite ? Que doit-il faire pour gagner sa vie ? Pour la majorité des Tunisiens interrogés à Doha, une seule réponse, une seule devise : vivons heureux, vivons cachés. Tous nous diront que «si nous sommes ici royalement payés par rapport à ce que nous percevions en Tunisie, on ne peut survivre qu’en se comportant correctement» c’est-à-dire pas de dérives, zéro gaffe, pas question de transgresser la loi. «Bref, il est formellement déconseillé de prêter le flanc à la moindre distraction. Il est vrai que, dans ce pays où l’on compte le plus grand nombre de caméras de surveillance dans le monde arabe, plantées un peu partout jusqu’aux…confins du Sahara, le premier aventurier parmi les visiteurs étrangers succombe souvent à la tentation de commettre un forfait, tout simplement parce qu’il a été leurré par l’absence des policiers qu’on ne croise presque jamais dans les immenses artères constellées de buildings de Doha. L’auteur du délit, n’importe quel délit, ne s’en apercevra que plus tard, au moment de l’irruption subite d’une patrouille de police en civil venue le chercher pour l’embarquer. Si l’acte est grave, l’accusé est écroué. Et une fois sa peine purgée, il sera illico presto extradé sur le premier avion en partance pour son pays d’origine. Fermeté aussi (avec un grand F) en matière de lutte contre les infractions inhérentes au code de la route, puisque les inévitables caméras de surveillance remplacent parfaitement les agents de la circulation, en relevant toutes les infractions dont les auteurs seront sommés, via la Toile ou le portable, de se présenter «immédiatement» aux services concernés pour régulariser leur situation. Et là, attachez vos ceintures, puisque la note sera salée : l’amende pour un feu rouge brûlé est estimée à environ quatre (4) millions de nos millimes, l’excès de vitesse à mille dinars, la conduite en mangeant ou avec l’usage du portable à près de trois cents dinars, alors que tout automobiliste coupable de conduite en état d’ébriété ou de harcèlement sexuel est assuré d’un long séjour en prison suivi d’expulsion. Toutes ces mesures de fermeté, à force d’être scrupuleusement et impitoyablement appliquées et ouvertes à des durcissements de plus en plus fréquents, ont fini par dissuader les colonies étrangères devenues forcément disciplinées chassant ainsi le funeste spectre de l’extradition. Les Tunisiens du Qatar, on l’a vu, sont les premiers à s’y conformer, même s’ils comptent, jusqu’ici, une seule ombre noire dans leur tableau, à savoir l’arrestation, cette année, de l’un des leurs dont la culpabilité a été, hélas, avérée dans un meurtre avec préméditation, et contre lequel a été prononcée la peine capitale.

En mode SDF

Autant dire que la majorité des nôtres ont fini, non sans peine, par s’acclimater, en oubliant progressivement les mauvais réflexes dont ils abusaient en Tunisie. Devenus aujourd’hui étonnamment sages, responsables et disciplinés, ils ne prennent plus jamais de risques, appliquant à la lettre la rigoureuse loi du pays d’accueil. «Eviter les infractions et leurs lourdes amendes, c’est tout simplement faire plus d’économies, tout en ayant la paix», raisonne l’un d’eux qui réside au Qatar depuis voilà 12 ans et qui compte jouer encore les prolongations. «Ici, reconnaît-il, on est comme pris par un effet magnétique, en ce sens que plus les années passent, plus on a envie d’y rester, même si on s’est déjà assuré un avenir radieux». Au volant de son superbe bolide (un 4×4 Range Rover), notre interlocuteur ne s’en cache pas, en indiquant avoir, depuis qu’il s’est installé à Doha, reconstruit la vieille demeure de ses parents à Hammamet et érigé, ensuite, un immeuble de trois étages dans la même ville. «D’autres compatriotes, précise-t-il, ont fait mieux, en montant, en Tunisie, divers commerces, en investissant lourdement dans l’immobilier, en créant des académies sportives, voire des projets avec des associés qataris». Bref, le mal du pays, au lieu de les faire souffrir, leur a porté conseil, et ils ont fait fortune. Cependant, il est malheureux de constater que la vie en rose garante de lendemains florissants n’est pas permise à tous les Tunisiens affluant au Qatar.

Là où on compte actuellement des… centaines de nos compatriotes englués dans les sables mouvants du chômage et de la marginalisation.

C’est là une catégorie d’aventuriers qui, aimantés et fascinés par l’Eden qatari avec lequel on leur a «torturé» l’oreille en Tunisie, y débarquent, après avoir «acheté» le visa tant désiré que des bureaux d’émigration clandestins leur vendent dans nos murs contre un pactole variant entre 3 et 5 mille dinars le document. Arrivés à Doha, ils savent à l’avance qu’ils vont s’engouffrer dans la spirale du clochardisme. Mais, qu’à cela ne tienne, car ils sont persuadés, dans leur entêtement, qu’il suffira de patienter, de supporter les débuts inévitablement difficiles de l’expédition, avant de voir la chance leur sourire. Désormais en mode SDF, ils passent la nuit à même le sol au clair de lune, qui sur la longue esplanade de la célèbre corniche de Doha, qui dans les chantiers, qui encore dans les rares bâtiments et maisons menaçant ruine.

Dans la journée, ils sont soumis à d’interminables et harassantes tournées des chantiers et des entreprises effectuées sous le soleil de plomb qui sévit à longueur d’année au Qatar. Sans papiers ni diplômes, ils sont à la merci d’un job occasionnel qui ne dure généralement pas plus que quelques jours tout simplement parce que les durs métiers et les emplois temporaires sont la chasse gardée de la main-d’œuvre asiatique, il est vrai plus nombreuse, mais aussi moins coûteuse, moins exigeante et de surcroît plus disciplinée. Dans leurs errements, nos SDF font tout pour ne pas… crever de faim. Pour les uns, le seuil de… l’aumône est facilement franchi. Pour d’autres, on se rabat sur l’Amicale des travailleurs tunisiens exerçant au Qatar, et ce, à la recherche d’une issue de secours. Or, renseignements pris, ladite amicale, dont on salue au passage le dynamisme et le sens de la solidarité et du patriotisme, a beau les aider financièrement, les nourrir durant le mois de Ramadan, peine perdue. Car adeptes des solutions faciles ils reviennent aussitôt à la charge en quête d’un nouveau dépannage en rials qataris.

Pour ceux qui n’en peuvent plus, l’amicale n’hésite pas à leur collecter le prix du billet d’avion pour rentrer au bercail, ce que certains ne font hélas pas en percevant l’argent tout en… poursuivant leur aventure dans ce riche émirat gazier du Golfe !

«Voir des centaines de nos compatriotes déambuler dans les rues de Doha, demander l’aumône, ramasser les vêtements jetés au seuil des maisons et dans les pavillons des grandes surfaces, cela fait mal au cœur», note visiblement déçu le secrétaire général de ladite amicale, M.Habib Khédiri, qui s’indigne contre «la persistance de ce phénomène qui est de nature à salir l’image de notre pays, image que nous sommes en train de batailler tous les jours pour sauvegarder et enjoliver davantage, surtout que les autorités du Qatar aiment la Tunisie et les Tunisiens comme en attestent deux vérités incontestables : le respect qu’elles nous vouent ici et leur formidable effort d’investissement en Tunisie, ce qui a généré des milliers de nouveaux postes d’emploi dans nos murs». M.Habib Khédhiri, qui a joué un rôle clé dans l’organisation au Qatar des dernières élections présidentielle et législatives ouvertes à notre colonie basée dans ce pays, conclut en lançant un appel émouvant à nos SDF les exhortant «à choisir entre l’obligation de régulariser leur situation de séjour et celle de rentrer en Tunisie où le climat social ne cesse de s’améliorer».

De notre envoyé spécial à Doha Mohsen Zribi

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Un commentaire

  1. Tarek hamzaoui

    01/11/2019 à 15:51

    De qoui il sagit ce discourt ?

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