L’irruption de la parole dans l’existence de l’homme, qui est synonyme de stupeur et de dessaisissement de soi, est contemporaine du surgissement d’un sens. Mais d’un sens dont on n’est jamais sûr de la justesse. Est-ce tout le sens qui est reçu quand du sens est donné dans la parole ? Et ce sens dont nous ne savons pas s’il a été épuisé, est-il seulement compris comme il devrait l’être ? Ne courrons-nous pas le risque de le fausser aussitôt que nous entreprenons de le valider ? Mais, d’autre part, la peur de l’échec dans la compréhension, qui devient parfois hantise, n’est-elle pas elle-même le meilleur moyen de ne pas recevoir ce qui, dans sa simplicité, s’offre à notre intelligence ? Le doute, que nous mettons au service de la vérité du message, ne devient-il pas le pire ennemi d’une compréhension qui se doit d’abord d’être abandon de soi à ce qui se livre, bras ouverts d’un libre accueil face à ce qui nous est adressé ?
L’herméneutique, bien avant de se présenter comme une réflexion sur « l’art de comprendre », est sollicitée de façon quasi inconsciente dès lors que la parole se manifeste en dehors du cadre de son usage commun et quotidien. C’est en tout cas dans ce contexte fondamental, pour ainsi dire, que l’herméneutique va entrer sur la scène de la vie intellectuelle des hommes : essentiellement comme outil d’interprétation des messages provenant des dieux. D’où son nom, emprunté à une divinité grecque dont la fonction assignée était de faire parvenir aux hommes les décisions des dieux et de leur en livrer aussi le sens : Hermès.
Dans l’histoire, les débuts de l’herméneutique sont théologiques. Et, lorsque le domaine s’élargira pour couvrir des activités plus humaines, ou plus profanes, cette origine demeurera visible. A vrai dire, c’est par subdivision interne que l’herméneutique juridique et l’herméneutique littéraire vont voir le jour : la première se veut restitution d’une législation divine dont le sens original menace sans cesse de subir des distorsions en raison de la variation des situations humaines dans lesquelles elle s’applique. Les premiers codes, on le sait bien, n’étaient pas conçus comme le produit du génie des hommes, mais comme le fruit d’une inspiration des dieux. L’idée que des hommes puissent énoncer des lois auxquelles d’autres hommes devraient ensuite se soumettre est une idée relativement tardive si l’on considère l’ancienneté des sociétés humaines. Et les premiers législateurs grecs, comme Lycurgue et Solon, bénéficiaient eux-mêmes d’une autorité qu’on hésiterait à qualifier de purement humaine.
Toujours est-il que lorsque les lois porteront de plus en plus la marque du savoir-faire des hommes, et qu’elles prendront la forme de textes particuliers, leur interprétation s’imposera comme une activité incontournable, à la fois pour en revivifier le sens et pour veiller à leur bonne application dans les faits. Et tout cela se fera naturellement dans le prolongement de l’activité herméneutique qui avait ouvert la voie autour de l’interprétation des textes juridiques à caractère sacré.

Le génie littéraire des messages divins
L’étude des systèmes juridiques, d’une part, la jurisprudence d’autre part, constituent les deux versants — théorique et pratique — d’une herméneutique qui n’a rien perdu aujourd’hui de son actualité : qui fait intimement partie de notre vie politique, même si sa présence n’est pas toujours reconnue. Parce que l’activité herméneutique se dissimule souvent sous d’autres appellations.
En tant que mode d’interprétation des lois, divines et humaines, divines puis humaines, on peut dire que l’herméneutique est à la fois aussi ancienne que les premières sociétés et éminemment présente dans notre quotidien d’aujourd’hui. Mais l’autre versant, littéraire, n’a pas moins de place. Car on observe un même destin, ou un même parcours que dans le cas de l’herméneutique juridique. En ce sens que les premiers textes qui ont sollicité une interprétation théologique avaient un caractère littéraire, ou poétique, et que cette interprétation théologique avait également pour tâche de faire ressortir leurs prouesses verbales. Ce qui pouvait s’expliquer par des considérations apologétiques, par le souci d’établir l’origine divine du texte. Mais à force de mettre le doigt sur ce qu’il y a de proprement divin dans le texte d’un message, les hommes se sont mis à produire à leur tour des textes dont on peut penser qu’ils ne sont pas dénués de cette part de divin. La vraie poésie ne mériterait pas son titre si on n’y percevait pas ce souffle dont le poème est moins l’auteur que le produit. Toutefois, pour garder vivante la puissance littéraire d’un texte à travers les époques et les changements que subit elle-même la langue, il faut réaliser un travail de retour. Sans ce retour, la magie qu’ont éprouvée les contemporains du texte nous devient incompréhensible. Nous sommes tentés de penser que le charme qu’il a exercé sur eux a été forcé, ou alors qu’il est l’expression d’une absence de goût.
De tels jugements, encore une fois, révéleraient l’inertie intellectuelle du lecteur tardif que nous sommes, beaucoup plus que le manque de qualité littéraire du texte ancien. C’est en considération de cette vérité, et du risque aussi de se trouver coupé d’un riche héritage littéraire, qu’en Europe on a depuis fort longtemps remis à l’honneur l’apprentissage des langues anciennes — le grec et le latin —, et qu’on a dans la foulée créé de nouvelles disciplines dans les cursus universitaires, et tout particulièrement la philologie.

Voyage initiatique et moment initial
Ce mouvement de retour, qui sauve de la perdition les œuvres anciennes, a une autre utilité : il permet de faire la théorie de ce qu’est une œuvre qui résiste au temps et qui appelle à l’action de son sauvetage comme à quelque chose d’impérieux. Par la fréquentation des grandes œuvres et, surtout, par la redécouverte du génie qu’elles manifestent, se multiplient les expériences d’écriture. L’idée étant que, à défaut de génie, on peut développer un savoir-faire, mettre au point une technique, et que le talent pourvoira au reste. De sorte qu’être lu, faire connaître ses pensées ou ses rêves, partager ses pérégrinations intérieures, devient une activité commune et, pour certains, une activité professionnelle presque comme les autres.
Il n’est pas sûr que cette croyance en une appropriation des règles de fabrication de l’œuvre littéraire n’engendre pas finalement une perte, ne serait-ce que pour cette raison qu’elle crée l’illusion selon laquelle il est désormais possible de se dispenser du travail de retour vers les œuvres du passé… Car il ne devrait pas faire de doute que l’effort de redécouverte et de compréhension de ces grandes œuvres demeure comme un voyage initiatique sans lequel la flamme poétique ne saurait grandir. Plus l’effort en question porte en lui les traces de son cheminement à travers les générations de poètes, plus il accumule en lui l’expérience de tous ceux qui ont mené le combat du dire contre l’indicible, plus s’élargit son pouvoir de s’emparer à son tour de l’étendard poétique et de le planter sur les sommets les plus hauts. C’est à l’épreuve des grands espaces à laquelle oblige le mouvement de retour que s’opère une fécondation essentielle… D’autant que, avec les grands espaces, il y a la proximité, désormais plus grande, avec ce moment initial, mais décisif, au cours duquel le «feu» passe du dieu à l’homme, et où l’homme ne cesse de le remettre au dieu, ou de s’en remettre au dieu : dans ce va-et-vient du flambeau s’accomplit en effet le miracle d’une création divine, qui est cependant l’œuvre de l’homme.
L’enjeu de l’herméneutique littéraire est donc double : donner accès aux grands textes, par-delà les transformations de la langue, voire les changements de langue et, en livrant les secrets d’une belle écriture, permettre aussi de remonter la pente qui mène à la flamme initiale : celle à cause de laquelle, peut-on penser, l’aventure littéraire de l’homme a commencé.
Herméneutique théologique, d’une part, herméneutique juridique et herméneutique littéraire, d’autre part — qui sont les filles de la première — : c’est sous ce triptyque que nous avons vécu. Jusqu’au début du 19e siècle, avec l’arrivée de Schleiermacher, qui marque l’entrée de l’herméneutique dans une phase philosophique dont on suit encore les développements.

Prendre des vessies pour des lanternes : exemple de Don Quichotte
Jean Greisch : il y a eu une herméneutique générale avant Schleiermacher

Raouf SEDDIK

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