Samir Dilou affirme que Sami Fehri ainsi que sa chaîne ont déjà déclaré la guerre au parti Ennahdha depuis les dernières élections et que ce dernier se croit à tort être visé par son parti. «C’est d’ailleurs pour cette raison que toutes les émissions d’Elhiwar Ettounsi n’arrêtaient pas de dénigrer Ennahdha et de se montrer hostiles à son encontre, particulièrement lors de la période électorale».

Le récent contexte électoral s’est clairement démarqué par une interférence entre les vies politique et médiatique que tout le monde a observée et que même l’instance de régulation du secteur audiovisuel a dénoncée. Presque neuf ans après la révolution, le poids et l’implication des médias et de certains journalistes dans la vie politique et dans ses coulisses commencent à se faire sentir. C’est dans ce cadre qu’une nouvelle affaire a éclaté pour nous rappeler la complexité de la situation des médias tunisiens et de leur implication dans plusieurs aspects de la vie politique. Il s’agit des prémices d’un conflit qui commence à se manifester entre le patron de la chaîne de télévision privée Elhiwar Ettounsi, Sami Fehri, et le Mouvement Ennahdha. Alors qu’il fait, ainsi que son épouse, l’objet d’une interdiction de voyage, Sami Fehri annonce la diffusion prochaine d’une nouvelle série de documentaires sous forme d’enquêtes sur ce qu’il appelle les cercles financiers, les dépassements et le pouvoir du parti islamiste.

En effet, le jour même de l’émission de cette interdiction de voyage, le ciblant ainsi que sa femme dans le cadre de l’affaire de Cactus Prod, Fehri annonce, dans un spot de lancement diffusé sur sa chaîne, une nouvelle série documentaire ciblant clairement le parti de Rached Ghannouchi.

La bande-annonce promet, dans ce sens, des révélations inédites sur les relations financières du parti Ennahdha, ainsi que sur le rôle qui y est joué par son chef Rached Ghannouchi et sa famille. Le spot de lancement a même posé des interrogations plus qu’étonnantes sur d’éventuels scandales éthiques et légaux compromettants pour le parti. D’ailleurs, le premier épisode, dont la date de diffusion n’a pas été dévoilée, traite le cas de l’ancien ministre des Affaires étrangères sous le règne de la Troïka, Rafik Abdessalam. Baptisé «Les dépassements de Rafik Bouchleka, ou lorsque le ministère des Affaires étrangères finance des soirées arrosées et des caftans», cet épisode a déjà créé une polémique même avant sa diffusion. Dans cet épisode, l’avocat Taïeb Bessadok, en charge de l’affaire connue sous l’appellation «Sheraton Gate», a témoigné sur les infractions ainsi que sur les limogeages faits suite au refus de certains fonctionnaires de se plier aux ordres, sous l’ère de Rafik Abdesslam.

Alors que pour certains, tout média se réserve tous les droits de mener ses enquêtes et son travail d’investigation dans le cadre légal et conformément aux exigences déontologiques, pour d’autres il s’agit d’un pur règlement de comptes et d’une instrumentalisation et manœuvres politiques entre Sami Fehri et ce parti.

Des dirigeants brisent le silence

Si aucune position officielle d’Ennahdha quant à ces contenus médiatiques n’a été faite, certains dirigeants de ce parti ont décidé de briser le silence et de s’exprimer sur cette affaire. C’est le cas de Samir Dilou, leader au sein de ce parti, qui a estimé que ce magnat de télévision «a déjà déclaré la guerre à Ennahdha».

En effet, dans des déclarations médiatiques, Samir Dilou a affirmé que Sami Fehri ainsi que sa chaîne ont déjà déclaré la guerre au parti Ennahdha depuis les dernières élections et que ce dernier se croit à tort être visé par son parti. «C’est d’ailleurs pour cette raison que toutes les émissions d’Elhiwar Ettounsi n’arrêtaient pas de dénigrer Ennahdha et de se montrer hostile à son encontre, particulièrement lors de la période électorale», a-t-il expliqué. Et d’ajouter que le fait de prétendre que le mouvement Ennahdha est à l’origine de cette interdiction de voyager «est infondé et porte atteinte à l’image de la justice ainsi qu’à son indépendance».

Instrumentalisation des médias ?

Si, en effet, le devoir de tout média est d’éclairer l’opinion publique sur certaines affaires qui traînent depuis plusieurs années, dont le «Sheraton Gate», pour certains observateurs, cette série d’enquêtes annoncée par Elhiwar Ettounsi s’apparente à un règlement de comptes et de manœuvres politiques. Car en effet, dans ce cas, c’est le timing de cette annonce qui pose problème et qui intervient directement après cette décision de justice, d’autant plus que le concerné lui-même, Sami Fehri, savait d’ores et déjà que l’affaire de Cactus Prod allait le rattraper quoi qu’il en soit. Entre-temps, c’est l’opinion publique tunisienne qui reste assoiffée d’informations vraies et d’éclaircissements et de décryptage loin de tout tiraillement politique et de toute instrumentalisation et manipulation des médias.

Car il ne faut pas oublier que la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) avait alerté contre l’orientation des médias à des fins politiques. L’instance de régulation a estimé important «d’éclairer l’opinion publique» quant à la multiplication des indices négatifs sur l’influence grandissante de l’ingérence des lobbies financiers et partisans dans l’orientation de certaines chaînes de télévision et leur instrumentalisation». Il faut se rappeler également que certains médias se sont, lors du dernier processus électoral, alignés sur des agendas de certains partis politiques et candidats à la présidentielle.

L’interdiction de voyage émise par le pôle financier a touché plusieurs personnes notamment la mandataire judiciaire de Cactus Prod. Selon Sofiène Selliti, porte-parole du pôle, la décision intervient après l’avancement de l’enquête dont s’est saisi le parquet à la suite d’une plainte déposée par le Chargé du contentieux de l’Etat. La plainte visait la mandataire judiciaire de Cactus Prod (société confisquée) pour suspicion de corruption via la signature de contrats «illégaux».

Le parquet près le pôle judiciaire économique et financier a décidé mardi dernier d’émettre une interdiction de voyage à l’encontre du présentateur Sami Fehri et de son épouse pour suspicion de corruption dans une société de production (Cactus Prod). L’affaire de la société de production « Cactus Prod » est pendante devant la justice depuis 2011. Sont accusés dans cette affaire, outre le présentateur Sami Fehri, l’ancien ministre-conseiller auprès de la présidence de la République, Abdelwahed Abdallah, et cinq directeurs généraux de l’Etablissement de la télévision tunisienne (ETT): Mustapha Khammari, Mohamed Fehri Chelbi, Brahim Fridhi, Moncef Gouja et Hédi Ben Nasr. Est également impliqué dans cette affaire Belhassan Trabelsi, beau-frère de l’ex-président Ben Ali. L’affaire concerne des dépassements commis par la société de production «Cactus Prod» sous l’ancien régime et qui ont causé de grosses pertes financières à l’Etablissement de la Télévision tunisienne.

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