Les spectateurs ont été happés par un trou noir en regardant «Ennes Lokhra», une version revisitée par le metteur en scène Walid Ayadi. Le texte original de la pièce, signé Taoufik Jebali, a abouti à une création théâtrale prémonitoire et engagée, et ce, bien avant le déclenchement de la révolution. Walid Ayadi et sa nouvelle équipe d’acteurs ont repris le flambeau 9 ans après.


A l’époque, Jebali commentait cette pièce en affirmant : « Faute d’avoir une histoire, je vais vous raconter des histoires ! ». Et des histoires, on en a eu sur scène pendant plus d’1h15. Des récits noirs, des scènes pour la plupart pessimistes et des relations humaines qui, parfois, s’entrechoquent et s’attirent.

Les événements peuvent paraître éclatés mais sont révélateurs d’une désintégration : celle d’un régime politique oppressant et dictatorial, des valeurs humaines et sociales, la disparition de l’empathie et de cette déshumanisation globale en cours. Visionnaire, Taoufik Jebali a esquissé une époque plus que jamais d’actualité, sans négliger l’aspect sarcastique et sans trop donner, non plus, dans le désespoir ou le désarroi. La mise en scène, la diversité des rôles et le texte revisité par Ayadi ont nourri la réflexion et empêché les spectateurs in extremis de se laisser absorber par des interrogations sans fin.

Les affres d’une époque

La pièce s’ouvre sur une jeune femme traînant le corps d’un homme qu’elle a agressé, avant de le jeter dans un ravin et entame le spectacle par un cri annonciateur d’une apocalypse. Initialement, la pièce a pointé du doigt l’ancien régime qui traquait les faits et gestes des citoyens et qui violait sans scrupules leur intimité. Un régime qui inhibait toutes les libertés et abordait des amours jugés « interdits ». De nos jours, dans sa nouvelle version, le combat est toujours le même mais prend d’autres formes : la société régit ses propres lois, se créée des limites, se voile, s’autocensure, devient son propre démon. Une société qui devient conformiste, voit d’un mauvais œil la différence et évite de s’aventurer dans des réflexions plus larges sur l’art, les valeurs et les convictions. « Ennes Lokhra » s’en prend également au capitalisme et aux hommes d’affaires ripoux, vicieux. Elle dénigre un système de plus en plus inégalitaire et creux et dénonce ce culte de la violence physique, morale et symbolique de plus en plus grandissant.

Walid Ayadi a changé totalement de cap avec cette réalisation. On lui doit la satire sociale «El Farah Watana», réalisée en 2018 et qui a dévoilé au public intelligemment et avec beaucoup d’humour les failles de notre société. Avec «Ennes Lokhra», son univers scénique s’est considérablement assombri et s’est perdu dans une narration éclatée, abstraite voire expérimentable, difficilement saisissable. La pièce tire sa force de ses protagonistes, interprétés par un casting composé majoritairement de jeunes, toutes et tous issus d’El Teatro, citons Amina Bediri, Hela Ben Salah, Mohamed Kannaoui, Fatma Sfar, Youssef Jerbi, Rania Louati, Lamine Hamzaoui, Mohamed Mendili, Boulbeba Hdhili et Hajer Zaïdi.

Un nouveau cycle d’«Ennes Lokhra» est prévu pour le 13 novembre 2019, toujours à El Teatro.

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