S’attarder sur l’étymologie d’un mot, surtout si cette étymologie renvoie au lointain passé de la mythologie, pourrait à bon droit être considéré comme une façon d’abuser de l’anecdotique dans l’élucidation d’une terminologie. C’est pourtant le risque que nous prenons dans cet article. Pour familiariser le lecteur avec la notion d’herméneutique, nous n’allons pas ici évoquer la figure philosophique d’Aristote — l’auteur du Peri Hermeneia (De l’interprétation) —, ni rappeler les mutations importantes que la discipline a subies depuis le début du XIXe siècle, ni tenter une définition à partir des conclusions de ce qu’on estimerait être les dernières recherches : nous allons parler d’Hermès.
Ce que personne n’ignore, ou ne devrait ignorer, c’est que Hermès est des habitants de l’Olympe, celui qui est chargé de faire parvenir aux hommes les messages des dieux, et de leur en dévoiler le sens. C’est à ce titre qu’il a eu le privilège de se voir emprunter son nom pour baptiser une pratique qui consiste à retrouver dans les textes anciens le sens caché qu’ils recèlent, ou que des lectures trop hâtives ont pu recouvrir parfois de leurs gloses peu inspirées. Mais on aurait tort de s’en tenir à ces considérations.
Rappelons pour commencer qu’à la différence de la théologie de type monothéiste, la théologie de la Grèce ancienne nous met en présence de divinités qui, bien qu’elles soient désignées du nom d’immortels, sont nées un jour. Le poète Hésiode, dans sa Théogonie, se charge justement de relater ces naissances, en remontant il est vrai aux tout débuts de la formation du monde, en passant ensuite par l’épisode du pouvoir des Géants, puis par celui des Titans, pour parvenir à l’épisode qui raconte l’arrivée des dieux, et enfin celui de leur combat contre les Titans : combat dont l’enjeu est la possibilité pour le monde de ne plus être livré aux puissances nocturnes du chaos, mais d’inaugurer pour lui-même l’ère nouvelle d’un ordre harmonieux dont les dieux sont les garants.
Le fait que les dieux naissent, qu’ils ont donc part au temps en quelque sorte, nous les rend plus proches, nous les humains. Ce qui ne signifie pourtant pas que l’on puisse s’en approcher de trop près, ou que la chose soit pour nous sans risque quant à notre vie même. D’où le besoin qu’il y en ait parmi eux qui jouent le rôle d’intermédiaires.

Un voleur rusé
De l’intermédiaire, Hermès avait les attributs. Par son père, Zeus en personne, il était ancré au cœur de la communauté des immortels. Par sa mère, Maïa, il avait cependant hérité de la nature des Titans. Car Maïa, qui est l’aînée des Pléiades, est fille d’Atlas, dont le nom familier dans nos contrées d’Afrique septentrionale ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit d’abord d’un Titan. Sa mère, quant à elle, est une Océanide, c’est-à-dire un de ces esprits féminins gardiens des fleuves. Bref, à l’image d’un Dionysos, qui nous a été rendu familier grâce à certains textes de Nietzsche, Hermès a une nature mixte : par son ascendance paternelle, c’est un olympien qui œuvre à l’harmonie du cosmos contre les puissances plus anciennes qui viennent des profondeurs de la nuit. Mais par son ascendance maternelle, il porte en lui ce même esprit nocturne qu’il combat, et qui est facteur de chaos. Il le porte tant et si bien que c’est ce qui transparaît le plus manifestement dans sa conduite.
Or c’est cette dualité qui lui confère une parenté avec les humains : comme lui, ils sont traversés par ces deux puissances adverses, dont ils doivent soutenir en eux-mêmes le combat. Ils partagent une même situation de tension interne.
Il existe dans la mythologie grecque un texte qui est entièrement dédié à la présentation d’Hermès. Il s’agit d’un hymne homérique. Les hymnes homériques, dont l’appellation ne signifie pas qu’Homère en soit l’auteur, mais seulement que leur forme poétique les rapproche de l’Iliade et de l’Odyssée, constituent un moyen très instructif et très plaisant de faire connaissance avec les divinités grecques en échappant à la littérature savante sur le sujet et en adoptant un regard qui était celui des anciens Grecs.
Que nous raconte l’Hymne à Hermès ? «  A peine était-il né le matin que, déjà au milieu du jour, il jouait de la lyre, et le soir il dérobait les bœufs d’Apollon ». Le décor est planté dès les premières phrases, avec cet élément nouveau, peu connu : Hermès joue de la lyre ! Cet élément est essentiel : le développement de l’histoire l’établira.
On est donc en présence d’un dieu qui, sans attendre l’influence de quelque fréquentation, de quelque éducation, se lance dans une opération de rapine digne des voleurs les plus aguerris. Après avoir atteint « par une course rapide les montagnes ombragées de Piérie », il enlève au troupeau « cinquante bœufs mugissants » qu’il conduit à reculons de telle sorte que leurs traces laissent croire que ce sont celles de bêtes qui rentrent à l’étable. Où les mènent-ils ? Aux bords du fleuve Alphée. Là, non loin de lieux marécageux et d’une prairie verdoyante, se trouve une étable. Parvenu à cet endroit, il les y enferme après les avoir laissés paître. A-t-il achevé son forfait ? Non ! Le récit nous apprend qu’il entasse une « grande quantité de bois », qu’il fait du feu en frottant vigoureusement une feuille de laurier contre de l’acier et prépare ainsi un foyer. Puis il va chercher deux bêtes qu’il terrasse de sa force invincible : « Il les renverse haletantes sous lui, et se précipitant leur arrache la vie ». Il découpe ensuite des morceaux de chair qu’il perce de longues broches de bois et qu’il fait rôtir. Puis il retire du feu les « chairs succulentes » mais « son noble cœur ne cède point au désir de remplir son estomac divin » : au lieu de manger, il fait douze parts qu’il tire au sort et qu’il offre à chaque divinité « comme un hommage solennel »…
D’où l’on voit que le vol n’a pas chez Hermès la signification d’une cupidité débridée, mais celle d’une volonté de prendre part pleinement aux dignités des autres dieux. Il s’en explique à son retour à la maison, quand sa mère, réveillée et inquiète, l’interpelle. « Nous ne devons pas rester ainsi seuls parmi les immortels sans présents et sans sacrifices, comme vous me l’ordonnez », lui répond-il après qu’elle lui a rappelé les grands dangers qu’il se fait courir.

Une voix inégalée
Peu de temps après, Apollon ayant constaté la disparition de ses bœufs et ayant su retrouver la trace du voleur, se présente à la demeure familiale — qui est une grotte ! — où Hermès, enveloppé dans ses langes, se repose d’une nuit agitée dans son berceau. Hermès sort malicieusement de son lit en se frottant les yeux comme un enfant qu’on réveille indûment. Il nie les faits avec aplomb et finit par susciter la colère d’Apollon qui lui lance : « Dis-moi promptement où se trouvent mes génisses, autrement s’élèveraient entre nous de fâcheux débats : je te saisirai, je te précipiterai dans le sombre Tartare, au sein des ombres funestes et horribles. Ni ton père ni ta mère vénérable ne pourront te rendre à la lumière… »
Au-delà de ce qu’indiquent ces propos sur la tension qui monte entre les deux divinités, on ne manquera pas de noter ce qu’elles laissent entendre, à savoir la possibilité pour Hermès de connaître le sort qui est celui des mortels. Donc la déchéance de son statut d’immortel. Et ni son père ni sa mère, affirme Apollon, n’y pourraient rien… Encore un élément à rajouter au dossier concernant la parenté entre Hermès et les humains que nous sommes !
Mais, heureusement, les choses n’en arrivent pas là et il est convenu de porter l’affaire devant l’assemblées des dieux. Zeus, qui préside le conseil et qui est leur père commun, les écoute l’un après l’autre. Au tour d’Hermès, il « souriait en voyant l’adresse de son fils, qui niait avec tant d’assurance le vol des génisses : il ordonne alors aux deux divinités de s’accorder et de chercher ensemble les deux troupeaux d’Apollon ». Et Hermès… obéit !
Commence à partir d’ici un épisode où Hermès va faire montre d’un talent auquel nous avons fait allusion au début du récit : la musique. Il le fait d’abord pour apaiser la colère d’Apollon au moment où celui-ci aperçoit les restes des bêtes sacrifiées. L’effet est inattendu : « Tu viens de me faire entendre des accords tout nouveaux et une voix admirable que jamais aucun homme, aucun habitant de l’Olympe ne peut égaler, je pense »… Une amitié durable va en naître ! Mais il nous faut relever cet élément d’une grande importance : c’est ce dieu qui porte sur lui la marque de la venue au monde, qui habite une grotte — les entrailles de la terre plutôt que les hauteurs de l’Olympe —, qui s’expose à la mort et à la chute dans les enfers en raison de ses agissements audacieux et contraires aux lois, c’est ce dieu donc qui se révèle le musicien que personne ne peut égaler. Et c’est Apollon lui-même qui le dit, lui le dieu de la lyre !
Il en résulte pour notre propos deux remarques essentielles, à savoir que du point de vue de la sagesse des anciens Grecs, c’est le dieu qui partage avec nous la part la plus essentielle de notre condition de mortels qui assume pour nous le rôle de maître en matière d’interprétation du langage des dieux. Et que, en second lieu, ce rôle va de pair avec une habileté prodigieuse dans le domaine de la musique.
Deux remarques qui sont certainement à méditer, parce qu’elles nous suggèrent des pensées décisives sur l’essence de l’herméneutique, sur lesquelles nous devrons revenir.
Entre-temps, rendons hommage à notre tour à Hermès, qui nous a poussés bien malgré nous dans un exercice d’interprétation d’un texte ancien, en nous transportant dans des contrées étranges et étrangères, et qui pourtant nous disent quelque chose… quelque chose qui nous interroge !

Par Raouf SEDDIK

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