La culture doit être accessible à toutes et à tous, elle doit être décentralisée et à la portée des élèves : adolescents et enfants. Les arts font partie intégrante du quotidien des participants au projet «Future Lab Tunisia». Une visite – éclair à «Boustile», un quartier populaire situé à proximité du centre de La Manouba, nous a permis de découvrir de très près l’impact d’une telle initiative sur ce quartier, ses habitants et ses élèves. Arrêt à l’«Opérette Boustile», qui a vu le jour grâce à «Kamel Lazaar Foundation» et le Zukunftslabor avec le soutien du ministère fédéral des Affaires étrangères allemand.


Bavardage, cris juvéniles, musiques, instruments musicaux et chants nourrissent le brouhaha émanant d’une immense tente installée à côté de la maison de la culture du quartier «Boustile». Dans ce même lieu, chaises, sièges et scène commencent à peine à se mettre en place. Priorité aux répétitions des membres virtuoses de l’Orchestre national tunisien dirigés par Mohamed Lassoued. Ce groupe s’entraîne durement, course contre la montre, afin de présenter l’«Opérette Boustile», aux côtés des élèves du collège Ibn Khaldoun et des musiciens allemands de la Zukunftslabor. L’initiative «Future Lab Tunisia» tire son essence d’une autre encore plus grande, celle de la «Die Deutsche Kammerphilharmonie Bremen», réputée mondialement. En effet, ces collégiens tunisiens ont eu l’opportunité de se produire dans l’opéra d’un quartier à Brême. Depuis presque trois années, les nouveaux membres, désireux de rejoindre l’aventure et de se surpasser artistiquement, n’ont cessé d’affluer.

Ce projet à vocation culturelle est non seulement pluridisciplinaire car il rassemble théâtre, musique et arts scéniques, mais il se présente aussi comme étant un programme d’échange entre deux pays et deux cultures, il est également participatif et incite les participants à concrétiser un rêve collectif par excellence. Les plus présents sont les élèves-collégiens tunisiens et allemands, les musiciens des deux rives, le personnel administratif tunisien, les professeurs, les professionnels issus de différents domaines, les citoyens lambda composés des parents d’enfants et du voisinage mais également de la société civile et des institutions publiques. La mobilisation se fait sentir et l’objectif est le même pour tout le monde : réussir le spectacle final de ce dimanche, mis en scène et scénarisé par Mokhtar Louzir et dirigé musicalement par Mohamed Lassoued et Oussema Mhidi.

 

Ce cœur battant du quartier

Plusieurs langues font échos sous cette tente qui rassemble officieux, enfants du quartier, élèves et leurs parents, collégiens participants, tunisiens et allemands. Tous sont réunis et solidaires en amont de ce spectacle attendu : tous unis pour le réussir. Répétitions et chorégraphies s’organisent aussi dans l’enceinte de la maison de la culture de «Boustile». L’intérêt collectif est palpable et l’implication des habitants de ce quartier et des jeunes Allemands, venus de Brême, est remarquable : ces derniers ont été reçus dans des familles d’accueil, issues de «Boustile». Dixit les hôtels de luxe ou les stations balnéaires : l’expérience était humaine avant tout et elle se devait d’être vécue au plus près des habitants.

Trois lycéennes, âgées de 16 ans, impliquées dans le projet depuis son lancement en 2017, racontent aisément leurs expériences en Tunisie, mais également en Allemagne. Leur enthousiasme est débordant. Ranim commente son expérience : «On a commencé par manier les instruments et par mieux intégrer la chorale. Beaucoup nous ont suivis, et de nombreux élèves ont rejoint le projet munis de leurs instruments. On est des centaines autour de ce projet. C’est motivant ! Grâce à un professeur, on nous a initiés à la composition et aux paroles, tristes par moments, mais c’étaient des paroles optimistes et réjouissantes, annonciatrices d’un avenir meilleur». Son amie exprime cet intérêt fort pour le théâtre et la musique simultanément et se déclare chanceuse d’avoir eu une formation aussi intense et intéressante. Elle enchaîne : «Dans le cadre de “La mélodie de la vie”, le précédent concert à Brême en Allemagne, on a découvert un autre monde et on a été pris en charge de A jusqu’à Z. On a joué quelques instruments et on a chanté. Ce concert, on l’avait grandement validé grâce au chaperonnage des familles à Brême et à des professionnels surtout». Les jeunes participants sont unanimes : «Ce projet a eu un impact capital sur notre personnalité, notre relationnel et nos rapports aux autres, notre quotidien et surtout sur notre savoir. On est marqué à vie !», concluent en chœur Ranim Sfaxi, Nour Islem Oueslati et Mariem Khmiri.

Une participante allemande «Leaticia» n’a pas caché sa surprise en décelant les différences entre les deux cultures : les maisons et les environs ne sont pas pareils, les familles et leurs tempéraments ne sont pas comparables : les gens ici sont beaucoup plus chaleureux. «On se sent agréablement dépaysé», déclare-t-elle. Par ailleurs, elle a eu du mal à s’adapter aux méthodes d’apprentissage en Tunisie qu’elle a trouvées «mouvementées» et «brutales» par moments, mais ceci ne l’a nullement dissuadée de persévérer.

Aux côtés de Mohamed Lassoued, Barbara Rusha, une deuxième cheffe d’orchestre allemande, responsable du «Future Lab Tunisia», est impliquée dans le projet depuis sa naissance et apprécie le travail en Tunisie avec ses élèves qu’elle a toujours trouvés très curieux et désireux d’apprendre. Barbara s’occupe du répertoire musical occidental et Mohamed Lassoued gère le répertoire oriental et tunisien. «On travaille ensemble formidablement bien. Des amitiés se créent entre tout le monde, c’est humain et artistique : ça va de soi !».

Sur place, l’échange a été plus intéressant avec les jeunes concernés plutôt qu’avec les responsables. Pour l’histoire, la première expérimentation de ce concept musical a eu lieu en 2008 à Brême dans le cadre du Zukunftslabor. Ce format «Opéra de Quartier» imaginé par «Die Deutsche Kammerphilharmonie Bremen» est devenu un genre à part entière dans l’éducation musicale très présente dans d’autres villes européennes jusqu’à atteindre la Tunisie et d’autres destinations.

«Future Lab Tunisia» est un projet culturel et éducatif qui vise à promouvoir le développement de l’individu et de la société à travers la musique. Il vise à renforcer les capacités des jeunes de 12 à 18 ans en facilitant leur intégration dans la société et en leur inculquant des valeurs comme le respect de l’Autre, le travail en groupe, la solidarité. Ce projet a été dirigé en Tunisie depuis sa création par Soufiane Feki, le chef de projet «Future Lab Tunisia», qui l’a porté jusqu’au bout grâce au soutien de Verena et Edbar, deux collègues du Zukunftslabor et à une équipe qui a veillé au bon déroulement des formations, des voyages jusqu’à la réalisation finale. Le concert de fin a eu lieu devant 900 personnes, dont 150 jeunes participants sur scène à «Boustile», désormais doté de son propre «Opéra de quartier».

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