• Le vent ne renversera jamais la montagne.

• S’il y a des parties qui disposent de preuves contre des syndicalistes appuyant leurs accusations, qu’elles les soumettent à la justice.

• On a besoin d’un chef de gouvernement conciliant, c’est d’ailleurs le vœu formulé par la majorité des partis politiques.

• Les partis qui ont été hissés au pouvoir par la volonté des électeurs doivent former au plus vite le prochain gouvernement en raison de la délicate situation par laquelle passe le pays marqué par l’immobilisme politique.

• Le Président Kaïs Saïed est connu pour son honnêteté, sa loyauté et n’aspire qu’à assumer un rôle consensuel pour dépasser les obstacles et les divergences des opinions.

• Il arrive que le parti qui accède au pouvoir refuse d’avoir un partenaire social bien solide qui pourrait le recadrer, d’où ces tentatives d’affaiblissement de la centrale syndicale qui ne servent plus à rien.


«La Centrale syndicale se trouve au cœur d’une campagne de dénigrement bien orchestrée menée par des parties bien connues à l’intérieur du pays comme hors de nos frontières», nous confie son secrétaire général, Noureddine Taboubi. Calme et l’air serein, il reprend à cet effet les célèbres paroles du leader palestinien:  «Le vent ne renversera jamais la montagne». Dans cet entretien, tout ou presque a été dit. Il nous livre ses impressions suite à sa rencontre avec le président de la République et évoque d’autres sujets en rapport avec la corruption dans le pays.

Quels sont les dossiers prioritaires que l’Ugtt débattra  avec le prochain gouvernement ?
Des accords ont été déjà conclus auparavant avec le gouvernement à qui incombe le devoir de leur exécution. Ceci est de nature à conférer plus de crédibilité aux prochaines concertations et au dialogue entre les deux parties.

D’autres dossiers sont en cours de concertation comme la loi sur la fonction publique. Il est important de souligner à cet effet que l’Ugtt respecte les résultats des dernières élections qui reflètent  le choix du peuple dans le cadre du total respect de la démocratie. Ceci dit, les partis qui ont été hissés au pouvoir par la volonté des électeurs doivent former au plus vite le prochain gouvernement en raison surtout de la délicate situation par laquelle passe le pays marqué aujourd’hui par l’immobilisme politique.

Le gouvernement actuel est comparé à un gouvernement de gestion des affaires courantes comme le confirme la démission ou le limogeage des deux ministres de la Défense nationale et des Affaires étrangères, sans compter la démission de pas moins de quatre autres ministres en raison de leur élection lors des législatives et qui sont appelés à prêter serment à l’ARP.
En bref, c’est presque la moitié des membres du gouvernement qui sont partis. Les partis vainqueurs aux élections législatives sont appelés à prendre conscience de la grande responsabilité qui les attend et l’urgence de former le prochain gouvernement.

La présidence de la République a aussi un rôle prépondérant à jouer dans le choix du chef de gouvernement et d’une équipe gouvernementale harmonieuse et solidaire  capable de  lever les différents défis qui se profilent à l’horizon et de répondre aux aspirations du peuple, tout en préservant l’intérêt  du pays.
La situation sécuritaire et sociale est fragile à l’heure actuelle. L’infrastructure routière est détériorée et obsolète, comme le confirment les dégâts enregistrés à chaque pluie, sans compter la pauvreté qui sévit dans le pays, la détérioration des secteurs de la santé, du transport et de l’éducation, la panne de l’ascenseur social et l’augmentation de la consommation des produits psychotropes chez les jeunes.
Tout cela nécessite un élan  de volonté et de solidarité pour mettre en place une économie forte et solidaire.

Quelles sont vos impressions suite à votre rencontre avec le Président la République ?
Lors de cette rencontre, le Président de la République m’a confirmé sa totale solidarité avec l’Ugtt, ajoutant  que les parties qui s’attaquent à cette organisation ancrée dans l’histoire de la Tunisie ne représentaient pas la présidence de la République.
Il ne s’agit pas de ma première rencontre avec le Président Kaïs Saïed, j’ai eu l’occasion de le rencontrer à deux reprises. C’est une personne marquée par l’honnêteté, la loyauté et aspire à assumer un rôle consensuel pour dépasser les obstacles et les divergences.

Depuis la publication des résultats des élections, l’Ugtt fait l’objet  d’une campagne de dénigrement tendant à la discréditer sur fond d’accusation de corruption. Existe-t-il un lien avec cette nouvelle tendance de libéralisation de l’économie du pays ?
Une part de la réponse se trouve à la fin de la question, car il y a en effet ce rapport avec cette tendance à la libéralisation de l’économie, mais il faut souligner que ce n’est pas la première fois que l’Ugtt  fait face à de telles campagnes de dénigrement. Pour la mémoire, je rappelle que la centrale syndicale a été l’objet d’attaques en 1965, 1978, 1985 et le 04 décembre 2012 lors de la commémoration de l’assassinat du leader syndicaliste Farhat Hached.
J’insiste aussi à dire que ces attaques ne peuvent aucunement perturber l’Ugtt et on tient à l’œil les «parasytes»  et les novices dans le monde de la politique, ces ennemis du militantisme syndical, de la démocratie, de la liberté et de la modernité. Comme réponse à ces parties, on reprendra la citation du leader palestinien Yasser Arafat «Le vent ne renversera jamais la montagne». On n’est pas pris par un sentiment d’orgueil, mais  l’Ugtt a été créée sur la base de principes immuables garantissant les droits sociaux et économiques et la liberté d’expression et défendant les entreprises publiques.

L’Ugtt est visée aussi par des parties étrangères qui voient en cette organisation une barrière se dressant devant une libéralisation sauvage. Toutefois, il ne faut pas avoir peur car notre organisation demeure unie et capable de dépasser les entraves et défendre les intérêts du pays dans les différents secteurs.

Oui, mais l’Ugtt n’a-t-elle pas commis des erreurs qui ont été récupérées par certaines parties en désaccord avec l’organisation syndicale ?
On voit partout et dans quasiment tous les gouvernorats des mouvements de contestation pour dénoncer notamment le chômage et les problèmes inhérents au développement et à l’environnement. Il ne faut pas tout imputer à la centrale syndicale.  Il va sans dire que parfois nous commettons des erreurs et que des grèves  surprises sont menées des fois dans des secteurs stratégiques, mais grâce à l’expérience qu’on a acquise au fil des ans et notre unité, nous n’avions jamais dévié de nos principes et nos convictions.

Le projet d’un document autour du prochain gouvernement qui vous a été soumis dernièrement par Ameur Laârayedh,  dirigeant d’Ennahdha, a-t-il été soumis à l’étude par la centrale syndicale ?
La centrale syndicale est ouverte à tous les courants politiques comme le témoigne son accueil des candidats aux élections qui ont frappé à sa porte. Certains ont mal interprété la position de l’Ugtt à l’égard des dernières élections et pensaient qu’on allait y prendre part avec nos propres listes électorales. Mais notre organisation a ouvert ses portes devant tous les candidats, a appuyé l’Isie dans ses actions et déployé ses propres observateurs (environ 3.000) pour contribuer à des élections transparentes et démocratiques.
A ce propos, l’Ugtt soumettra bientôt un document à tous les partis politiques reflétant sa vision dans les différents domaines socioéconomique, santé, éducation environnement…
Le parti Ennahdha, à travers son dirigeant, Ameur Laârayedh, m’a effectivement transmis le prochain programme du nouveau gouvernement qui sera soumis à l’étude de nos experts. Le bureau exécutif se tiendra la semaine prochaine  et on annoncera notre position concernant ce document.

La centrale syndicale est-elle pour un gouvernement dirigé par une  personnalité indépendante ou un gouvernement partisan ?
Des élections ont été organisées dans le pays et les partis politiques ont présenté à cet effet leurs visions et leurs programmes. En fin de compte, le peuple a tranché et a fait son choix d’une manière démocratique. Il est donc normal que le parti vainqueur présente un nouveau chef de gouvernement comme c’est le cas pour le parti Ennahdha. Mais aujourd’hui, le temps passe et on doit faire face à plusieurs urgences comme ce manque de liquidité, ces institutions financières internationales qui doivent être remboursées, sans oublier les aspirations et les revendications sociales d’une grande frange de la population.

Pour ces multiples raisons, et dans le cas où le parti Ennadha échouerait dans la formation d’un gouvernement partisan, il ne restera que le recours à une personnalité indépendante, compétente, honnête et loyale et qui doit être fédératrice pour présider le gouvernement. On a besoin d’un chef de gouvernement conciliant, c’est d’ailleurs le vœu formulé par la majorité des partis politiques.
Ennahdha est appelé aujourd’hui à faire vite et doit être bien disposé à écouter toutes les composantes du paysage politique.

Comment évaluez-vous le mandat du gouvernement Youssef Chahed ?
Ce gouvernement aurait pu mieux faire. On a à maintes reprises pointé du doigt les échecs qui ont marqué sa politique mais aujourd’hui il n’est pas d’un bon apport d’évoquer le bilan d’une équipe qui s’en va déjà.
Par ailleurs, le résultat des législatives et du premier tour de la présidentielle nous renseigne bien sur l’évaluation faite à ce propos par le peuple tunisien. Il faut que  le prochain gouvernement  retienne la leçon et évite les mêmes erreurs pour bien progresser.

Un mot sur les prochaines négociations salariales.
Nous entamerons à partir du premier trimestre de l’année prochaine les discussions concernant les augmentations salariales dans le secteur privé avec le concours de l’Utica. Pour ce qui est du secteur public et après les discussions qui se sont rapportées  aux augmentations salariales, il est question de se consacrer aux questions liées aux statuts spéciaux dans certains secteurs.
On a signé un accord relatif aux primes spéciales pour encourager les compétences tunisiennes dont une grande partie fuit chaque année  le pays vers les pays du Golfe et l’Europe à l’instar des médecins de la santé publique, des professeurs universitaires  et des ingénieurs.

Le dossier du phosphate demeure au cœur des discussions et des critiques adressées aussi bien au gouvernement qu’à la centrale syndicale. Quand verra-t-on le bout de tunnel ?
Il est sûr que le dossier de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a beaucoup nui à l’image de l’Ugtt qui n’a jamais ordonné une seule grève à la CPG et au niveau du Groupe chimique Tunisien à Gafsa.

Pour bien comprendre ce dossier, il faut  s’arrêter sur la souffrance des habitants de cette ville depuis l’époque coloniale, après l’indépendance et après la révolution. Aujourd’hui, le taux des personnes atteintes du cancer est élevé dans cette région qui souffre aussi de la pollution, du manque d’eau potable et de l’absence d’une infrastructure de santé adéquate. Des facteurs qui ont largement contribué à l’absence d’investissement.

Tous les gouvernements  n’ont pas tenu promesse quant à la mise en place d’une démarche de développement durable à Gafsa. Cela a accentué le manque de confiance de la population à l’égard des décideurs et a créé un climat social marqué par les tensions notamment chez les  jeunes chômeurs.

Le dossier du phosphate constitue le plus important pilier sur lequel repose l’économie du pays et il est de l’intérêt de tout le monde de se pencher sérieusement sur les problèmes liés au développement à Gafsa pour retrouver la dynamique de production du phosphate dans cette région qui mérite plus de considération.

Cela nécessite la mobilisation de toutes les forces vives dans le pays et la visite du président de la République à Gafsa et au bassin minier pour qu’il soit à l’écoute des problèmes des habitants de ces régions.

Comment se fait-il que des gens soient recrutés pour travailler dans le secteur de l’environnement alors qu’ils sont déjà employés dans des établissements publics ou se trouvent en voyage à l’étranger ! Qui a recruté ces gens, qui les paient ? N’est-ce pas là un dossier de corruption. Aujourd’hui la CPG se trouve dans une impasse et n’arrive même pas à récupérer des engins sophistiqués en raison de son incapacité à payer la taxe de  la douane. C’est à l’Etat de soutenir la CPG pour qu’elle puisse se redresser et retrouver son rythme normal de production.

Dans le même ordre d’idées, un accord a été conclu récemment dans la discrétion totale, stipulant une réduction à la partie turque de 65% du coût relatif à la concession de l’aéroport Ennfidha, impliquant ainsi un rééchelonnement de la dette de la partie turque.  C’est comme si on avait offert gratuitement l’aéroport d’Ennfidha  aux Turcs.
Ce dossier est très grave et survient juste après les élections. J’appelle à ouvrir une enquête afin de faire toute la lumière sur cet accord et poursuivre ceux qui ont pris cette décision d’une façon unilatérale et  sans procéder à une large concertation avec les députés au sein de l’ARP.

Qui veut porter ombrage à l’Ugtt ?
C’est la nature du pouvoir qui crée en général certaines divergences (et non des différends) autour de certains choix sur le plan national, autour aussi des libertés individuelles et des grandes réformes.

Mais Il arrive que le parti qui accède au pouvoir refuse d’avoir un partenaire social bien solide qui pourra le cadrer, d’où ces tentatives d’affaiblissement de la centrale syndicale qui ne servent  à rien pour la simple raison que tout le monde commence à prendre conscience qu’il n’existe pas d’autre alternative que de travailler avec l’Ugtt dans le cadre du respect mutuel, la confiance et la loyauté.

Il existe cependant d’autres parties relevant des ligues de protection de la révolution et des courants populistes qui veulent porter préjudice à l’Ugtt mais qui sont condamnées à disparaître. On ne pourra pas ainsi construire une démocratie dans le pays.
Ceux qui accusent l’Ugtt n’ont qu’à déposer des plaintes à la justice et certains politiques doivent assumer la responsabilité de leurs déclarations à caractère diffamatoire. S’il y a des parties qui disposent de preuves contre des syndicalistes appuyant leurs accusations qu’ils les soumettent à la justice.

Dans le cas où la liberté de l’action syndicale serait menacée, seriez-vous emmené à déposer plainte auprès de l’Organisation internationale du travail ?
L’Ugtt n’ira jamais à une organisation étrangère pour déposer plainte. On lutte à l’intérieur du pays pour défendre les droits des travailleurs. On tendra la main à ceux qui acceptent de placer l’intérêt du pays au dessus de toute autre considération.
On se dressera devant les parties qui veulent détruire les institutions du pays et  mettre à genoux les établissements publics et on se placera toujours du côté du Tunisien et œuvrer pour protéger et défendre ses intérêts.

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