Le président de l’Assemblée représente l’autorité d’un magistère. De ce fait, il doit être doté d’attributs intrinsèques. Outre une expérience politique et dans la gestion des affaires, il est préférable qu’il soit d’un âge respectable. Laissant la jeunesse et ses erreurs derrière lui.


La Tunisie vivait ces derniers jours un véritable bouillonnement où l’effet de suspense a été rompu d’un coup. Il est quasiment certain que le premier parti, Ennahdha, a décidé de placer son chef historique, Rached Ghannouchi, à la tête de l’Assemblée. Quoi que le nombre de sièges recueillis (52) l’oblige à nouer des alliances. L’affaire est-elle donc réglée avec les différents partenaires ? On ne sait pas encore. En revanche, l’un des deux boulevards qui s’offraient au président du parti Ennahdha, celui de La Kasbah, semble être éliminé de facto. D’ailleurs, sérieusement, a-t-il été jamais question que le Cheikh se hasarde à marcher sur des épines pour atteindre La Kasbah, et s’asseoir sur ce siège éjectable. Ceux qui connaissent le vieux briscard, pour l’avoir observé tout au long de cette presque décennie, ont parié qu’il optera pragmatiquement pour Le Bardo.
Désormais, c’est chose faite.
Le perchoir de l’Assemblée est un poste de prestige et de pouvoir. Ce siège surélevé en bois massif qui prédomine l’hémicycle a toujours été convoité. Le président de l’Assemblée est une pièce maîtresse de l’échiquier politique. Il est l’un des trois présidents qui gouvernent le pays. Donc, il ne fait pas que taper sur son marteau pour ouvrir la séance, clore le débat et imposer le calme, si besoin. En Tunisie, conformément à la Constitution, il est dans l’ordre protocolaire la deuxième personnalité de l’Etat. En cas de vacance de pouvoir, c’est lui et à lui seul que revient la lourde tâche d’occuper le poste de président de la République, laissé subitement vacant. Pour emprunter le vocabulaire du registre monarchique, il est «le dauphin constitutionnel». C’est donc, et rien de moins, la deuxième personne après le chef de l’Etat. En quelques heures, il peut migrer du Bardo vers Carthage, avec la prestance et la maîtrise nécessaires dues à son rang. On vient d’ailleurs d’en faire l’expérience avec succès, avec Mohamed Ennaceur.

Le profil type d’un président de l’Assemblée
Le président de l’Assemblée représente l’autorité d’un magistère. De ce fait, il doit être doté d’attributs intrinsèques. Outre une expérience politique et dans la gestion des affaires, il est préférable qu’il soit d’un âge respectable. Laissant la jeunesse et ses erreurs derrière lui. Il doit faire preuve de neutralité à l’endroit des partis politiques présents sous la coupole. Et il se doit d’être en mesure de transcender les clivages partisans pour ne pas être taxé, alors qu’il dirige les débats parlementaires, de favoriser ses coélus au détriment des autres édiles. D’autant que la situation semble plus ardue, compte tenu de la fragmentation du nouveau parlement.
Pour rappel, en Tunisie, en 2011, la présidence de l‘Assemblée constituante a été attribuée à Mustapha Ben Jaâfar. C’est avec lui que le profil avait commencé à se dessiner. «Souvenons-nous, tient à rappeler Mohamed Sahbi Khalfaoui, chercheur en sciences politiques, enseignant à la faculté des Sciences juridiques, économiques et de gestion de Jendouba, que Mustapha ben Jaâfar a pris la décision de suspendre les activités de la Constituante, le 6 août 2013, il fallait le faire. C’était une décision extrêmement courageuse». Et de poursuivre : « En 2014, Mohamed Ennaceur répondait, lui également, à plusieurs de ces critères. Fort d’une longue et solide expérience politique, il est respecté, et bien qu’encarté Nida Tounès, il s’est placé au-dessous des divisions». «Pourtant, certains députés ont été insultants à son égard et n’ont respecté ni la fonction ni le personnage ? » C’est notre remarque. «C’est vrai, mais leur attitude a suscité l’indignation de tout le monde, qu’ils soient élus ou pas».

Le débat mené par une main de fer dans un gant de velours
Demain, mercredi, sera convoquée la nouvelle législature élue pour un mandant de cinq ans. En attendant, plusieurs noms circulent, outre Rached Ghannouchi, celui du représentant du deuxième parti, Qalb Tounes, fort de ses 38 sièges, Ridha Charfeddine est propulsé également sur le devant de la scène. Ce député, tristement célèbre pour son taux d’absentéisme, nous pousse, pour faire court, à compter le nombre de ses présences que mesurer le taux record de ses absences. Comment donc peut-on interpréter sa surprenante candidature ? Pour ne pas faire de l’ombre à Rached Ghannouchi, par le biais de tacites tractations ? Peut-être !
Nous avons quand même posé la question à notre interlocuteur: «Qu’est-ce qu’un parlement, s’interroge-t-il, ce n’est pas uniquement une institution chargée de légiférer. Le parlement, c’est également l’enceinte qui abrite les délibérations. Un lieu de débat. C’est à juste titre qu’on parle de débats parlementaires. Un débat doit être mené par une main de fer dans un gant de velours. A la Chambre des communes en Angleterre, l’ancien speaker vient d’être remplacé par une personnalité issue de la minorité, du Parti travailliste. Il est impératif qu’à la tête du parlement soit placé un personnage qui soit respecté de tous, même de ses adversaires. C’est lui qui va présider les débats, faire respecter l’institution. Il doit être écouté, quand il enjoint à quelqu’un de ne pas dépasser le temps de parole, ou encore de lui prouver la non-conformité de ses propos avec le règlement intérieur. Il doit être en mesure de le faire avec autorité et aisance».
Par ailleurs et sur le plan réglementaire, le deuxième parti ne peut imposer ni le président ni le vice-président, répond le politologue, c’est toujours la majorité qui élit le président et ses deux vice-présidents. Et notre interlocuteur de poursuivre : «Qalb tounes a fait un très mauvais choix en présentant Ridha Charfeddine. Ce député traîne un lourd contentieux avec l’Assemblée. Il a montré au cours du mandat écoulé un manque de respect envers l’institution. Tout le monde va lui sortir sa déclaration qui restera dans les annales : ‘‘Je suis souvent absent des séances plénières, parce que j’ai mes affaires’’». Cela dépasse l’entendement !

Le profil idéal d’un élu
«Quel est donc le profil d’un élu idéal ?» Notre question. Historiquement, répond Sahbi Khalfaoui, la fonction du parlementaire a changé. «Au début du siècle, le député doit impérativement être un parfait orateur. Jean Jaurès, Léon Gambetta en France, Winston Churchill en Grande-Bretagne. Ce sont de très grandes personnalités, des virtuoses du verbe qui étaient capables de transcender les clivages et convaincre les députés, même de la partie adverse. Mais, le fonctionnement du parlement a changé au fil des années. Le cœur du travail parlementaire se déroule désormais dans les commissions et non au cours des séances publiques. Un projet de texte présenté en plénière, est déjà travaillé, débattu, reformulé en interne. De facto, le profil du député a changé. Actuellement, le temps de parole est limité, il ne doit pas être dépassé, sinon, le rappel à l’ordre venant du perchoir ne se fait pas tarder».
De nos jours et dans certaines parlements, il reste des moments forts où l’éloquence prend une dimension importante. A l’instar de la séance des «Questions au gouvernement ». Il faut être doté d’une forte maîtrise du verbe. Savoir interpeller les membres de l’exécutif présents sans les agresser, si possible, et obtenir des réponses probantes. C’est un exercice difficile. « En Angleterre, par exemple, pendant le tac au tac entre le chef du gouvernement et le chef de l’opposition, l’art oratoire prend toute sa dimension. Chez nous, en Tunisie, analyse l’enseignant, le député doit être doté de qualités diverses. Il doit maîtriser les aspects techniques et il doit faire parvenir les revendications de ses électeurs. » Ainsi, la fonction de l’élu a donc substantiellement changé. Et notre interlocuteur d’ajouter : «Heureusement, quand on sait que certains députés ne sont pas capables de formuler une seule phrase correcte».
Il serait peut-être utile de rappeler, in fine, aux futurs députés qu’une partie du peuple tunisien, les électeurs en l’occurrence, ont opéré un transfert de leur pouvoir vers la Chambre. Les élus n’ont pas donc été élus parce qu’investis d’un pouvoir divin, ni élus parce que relevant d’une caste nobiliaire, ni encore élus pour qu’ils s’enrichissent, ni enfin élus pour qu‘ils fassent embaucher leurs proches. Celui qui n’a pas compris que la droiture et l’intégrité sont désormais des valeurs nouvellement instaurées à la tête de l’Etat et érigées en modèle n’a rien compris. Les temps ont vraiment changé. Et qui vivra verra !

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