Quoi qu’il en soit, Ennahdha devra oublier son rêve d’une nouvelle virginité «révolutionnaire» à la tête d’une large alliance du même nom qui remettrait le compteur du 14 janvier à zéro, en étiquetant comme «non» ou même «anti» révolutionnaires toutes les autres tendances du pays. Et cela neuf ans après une insurrection populaire spontanée dans laquelle ni Ennahdha ni aucun autre parti ne s’est illustré.


Vainqueur des législatives, le mouvement Ennahdha a eu, conformément à la Constitution, la priorité dans la quête d’un gouvernement susceptible d’obtenir la confiance de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Et il s’est adressé en premier à trois partis qu’il considérait proches, les affublant du qualificatif de «révolutionnaires». Ces partenaires privilégiés sont Al Karama, coalition ultra islamiste dont le leader est un ancien nahdhaoui, Attayar (ou Courant démocrate) que dirige Mohamed Abbou, ancien ministre de la Troïka, anciennement allié d’Ennahdha et que les Occidentaux classent comme centre-gauche, et le mouvement Echaâb unioniste arabe que dirige Zouhaïr Maghzaoui depuis l’assassinat de son ancien leader Mohamed Brahmi.
Mais lesdits «révolutionnaires» posent trop de conditions et deux d’entre eux ne veulent pas d’Ennahdha à la tête du gouvernement. Et puis, l’un, Attayar, exige trois portefeuilles ministériels dont l’Intérieur et la Justice, et l’autre, le mouvement Echaâb, veut passer directement à la formation du gouvernement par une personnalité choisie par le président de la République.
Si les négociations avec ces partis avaient abouti, le parti Ennahdha aurait garanti 111 votes favorables d’office à son gouvernement, soit deux de plus que la majorité requise.
Cette voie semblant bouchée, Rached Ghannouchi a jeté du lest et renonce personnellement à la présidence du gouvernement, alors que son parti a renoué avec le discours consensuel. Mais le Conseil de la choura du dernier week-end a tenu à reconfirmer qu’il tenait à voir un nahdhaoui à la tête du gouvernement.
La question qui se pose, à ce niveau, c’est de savoir si cette «exigence» s’entend toujours dans l’esprit d’une équipe gouvernementale conforme à l’option «révolutionnaire» de départ ou à celle du consensus qui a prévalu depuis 2014 et qui redevient quelque peu à la mode. Il se trouve, cependant, que l’opinion publique a fini par gober que les échecs économiques, sociaux et de développement des cinq années écoulées sont dus au consensus. Et Ennahdha a vite damé le pion en se proclamant dans le camp des révolutionnaires et en prétendant que ses alliés des gouvernements qui se sont succédé ont bloqué toutes ses réformes.
Voilà pourquoi le mouvement Ennahdha hésite à se réclamer de nouveau de l’option consensuelle d’une manière officielle et cherche un enrobage à ce coup de volant forcé. Car il aimerait bien pouvoir ménager la chèvre et le chou, par exemple en intégrant à un gouvernement de consensus la coalition Al Karama. Ce que les partis modernistes n’accepteront probablement pas. Même l’éventualité de voir Mustapha Ben Jaâfar accepter de chapeauter une telle équipe atypique ne pourrait résoudre le problème, car il faudrait trouver au moins 109 députés l’appuyant alors que ceux alignés par Ennahdha et Al Karama ne sont que 73.
Reste l’option d’un total retournement de casaque en s’alliant aux modernistes de tout poil, c’est-à-dire tous les partis issus du Nida Tounès historique y compris Au cœur de la Tunisie que dirige, certes, Nabil Karoui, mais qui recèle de nombreux ex-nidaïstes, des modernistes et des libéraux. Une telle alliance qui pourrait impliquer également Afek Tounès, Al Badil et le PSD, offrirait à Ennahdha 65 députés qui s’ajouteraient aux 52 siens pour constituer une bonne majorité parlementaire de 117 élus.
Mais cette éventualité peu probable se heurte à la promesse scandée par Ennahdha de ne s’allier en aucun cas à Au Cœur de la Tunisie. De même qu’elle pose la question des divisions qui persistent dans les rangs des nidaïstes historiques entre les quelques fidèles à Hafedh Caïd Essebsi, les députés du Marchroû, ceux «accusés» d’avoir voté pour Zbidi et les fidèles à Youssef Chahed.
Quoi qu’il en soit, Ennahdha devra oublier son rêve d’une nouvelle virginité «révolutionnaire» à la tête d’une large alliance du même nom qui remettrait le compteur du 14 janvier à zéro, en étiquetant comme «non» ou même «anti» révolutionnaires toutes les autres tendances du pays. Et cela neuf ans après une insurrection populaire spontanée dans laquelle ni Ennahdha ni aucun autre parti ne s’est illustré.

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