Jusqu’au 16 novembre 2019, les visiteurs passionnés d’architecture pourront découvrir les installations d’une dizaine d’artistes tunisiens et étrangers à Dar Lasram, présentées à l’occasion des 100 ans du «Bauhaus », mouvement architectural et historique allemand. L’évènement a été organisé sobrement par le Goethe-Institut Tunis et ne cesse d’attirer des curieux. Au-delà du savoir étalé, c’est en partie la fusion entre deux mouvements architecturaux venus de deux cultures totalement différentes qui ont fait de l’effet. Immersion immédiate.


Performance de Anissa Aida et Hassen Jeljeli

Dans le cadre des 100 ans du « Bauhaus », de nombreux Goethe-Institut à travers le monde ont célébré à travers différentes manifestations culturelles le « Bauhaus ». Une précision historique s’impose  : avant d’être un mouvement, le « Bauhaus » est une école d’architecture et d’arts appliqués de renom, fondée en 1919 à Weimar en Allemagne par Walter Gropius. Au fur à mesure des décennies qui ont suivi, le « Bauhaus » a désigné un courant artistique qui concerne de près l’architecture et le design mais également la photographie, le costume et la danse : la modernité a possédé un nom, parmi d’autres. Ce mouvement posera les bases de la réflexion sur l’architecture moderne, et notamment du style international.

En Tunisie, et à l’occasion de son centenaire, artistes, organismes, architectes, et le Goethe-Institut Tunis n’ont pas manqué de le célébrer comme il se doit en organisant une grande conférence, animée par un spécialiste allemand « Dr Arne Winkelmann » face à un parterre d’étudiants dans la journée du 29 octobre 2019. L’événement a eu lieu dans l’enceinte des deux grandes salles de l’Enau à Sidi Bou Said : mouvement « Bauhaus » décortiqué et projection de film « Vom Bauen in der Zukunft, 100 jahre Bauhaus » a suivi en fin de journée.

En théorie, le commencement de cette célébration a eu lieu dans le cadre d’un établissement universitaire avant le 1er novembre à la Médina de Tunis, dans l’enceinte d’un joyau architectural et historique unique : Dar Lasram. Sur place, et pendant des semaines en amont, des artistes se sont partagés différents coins de ce palais afin de pouvoir chacun à sa guise, présenter son œuvre pendant un vernissage haut en couleurs et en sono attendu. Un travail collectif de fond, méticuleux supervisé par la commissaire d’exposition Mariem Besbès à l’aide de l’association de Sauvegarde de la Medina et en étroite collaboration avec Fredericke, cheffe de projet au Goethe-Institut Tunis. L’exposition est pluridisciplinaire par excellence et réunit plus de 70 artistes autour d’un même objectif, dont des professeurs de l’Enau accompagnés de leurs étudiants.

Artistes / artisans qui tirent les ficelles

Le « Bauhaus » décloisonne diverses formes d’art. C’est en tout cas ce qu’a affirmé Marie-José Armando, artiste céramiste participante à l’exposition. Installée à Tunis depuis plusieurs années, elle a longtemps exposé dans des galeries d’art avant de répondre à l’appel du « Bauhaus ». Elle précise : « Le « Bauhaus » est venu décloisonner, voire supprimer les barrières entre artisanat et art. Mon travail peut devenir un bon exemple de décloisonnement puisque j’utilise beaucoup la terre dans des formes diverses pures : il y a des rides, des répétitions, des choses qui, pour certains, peuvent être géométriques mais qui émanent finalement de la nature ».

De la terre et de l’artisanal en passant à la photographie. Anouar Hajjar photographe, architecte de formation fait partie des exposants : ce dernier est parti à la recherche de nuances et de traces du mouvement « Bauhaus » en Tunisie en vain… ou presque. Il revient sur les coulisses d’un parcours : « J’ai pu trouver un bâtiment situé au Menzah 1 : les logements sociaux au style moderne mais possédant les fondements du « Bauhaus », après un rude effort de recherche. J’ai finalement lié ce travail de recherche à la photographie. Il faut savoir que les photos « Bauhaus » sont généralement dénudées, plates, avec très peu de présence humaine. Quand on fait une recherche, on est frappé par toutes ces photos. J’ai donc essayé de prendre le côté humain des bâtisses en me focalisant sur l’usager de l’espace ou « Comment il intervient dans l’espace ? ».

Une humanisation photographique du « Bauhaus »

Dans la même lignée des architectes photographes participants, il y’a aussi Mehdi Chaker, qui commente : «Admirateur du courant Bauhaus, cette collaboration avec le Goethe-Institut Tunis m’a permis de redécouvrir cette architecture qui a inspiré des générations d’architectes à travers le monde et a favorisé l’émergence d’un « style international ». L’artiste a réalisé une série de photographies en noir et blanc.

Jasmin Chabil, jeune étudiante et photographe a réalisé également un dyptique photo noir et blanc avec son téléphone portable. Le photographe Bayram Ben Mrad, lui, a fait un portrait, titré « Claustration » et a travaillé en miroir par rapport au travail de Ré Soupault, dessinatrice allemande et élève du Bauhaus qui découvrit la photographie en Tunisie, dans les quartiers réservés de la médina de Tunis. Son travail est exposé dans la Maksoura de Dar Edhiafa du Palais Lasram.

L’artiste visuelle Rima Khraief a concrétisé un Mapping vidéo sur des dessins de « Moholy Nagy ». Par ailleurs, le collectif « El Warcha » a valorisé le Design écologique et collaboratif qui a vu le jour dans le quartier El Hafsia. Une résidence de 3 semaines à Dar El Harka du Palais Lasram (les cuisines et maisons des domestiques d’autrefois) leur a été proposée. Mariem Besbès, commissaire de l’exposition a proposé à ce collectif de travailler in situ et d’imaginer des espaces interactifs et modulables créés avec des sacs en plastique et des jeux de poulies modulables en dialogue avec l’espace existant.

Les stabiles Mobiles des étudiants de l’Enau

Safa Attayaoui est artiste visuelle : elle s’est centrée sur l’art de la broderie. Elle a occupé l’antichambre du grand patio, et a travaillé en résonnance avec les «filles du Bauhaus». Elle présente comme suit son œuvre : «Mon œuvre est textile, présentée sous la forme d’un diptyque. C’est un travail de broderie qui rappelle les tapisseries de quelques femmes du Bauhaus. Un livre ouvert qui peut parler du système éducatif et des arts du Bauhaus. Pourquoi la forme d’un livre ? Parce que c’est un livre où on ne lit rien : c’est juste des formes, des lignes et des couleurs : c’est un livre vide avec deux pages brodées».

Le « Bawhaykal » attire notre attention à l’entrée du palais Dar Lasram : Il s’agit d’une typographie créée pour l’exposition en lettres arabes et latines par les designers graphiques Issam Smiri et Aziza Gorgi : Leur œuvre occupe toute la skifa du Palais Lasram et ils l’ont travaillé sur des bâches récupérées dans le quartier.

Le design frappe encore grâce à cet atelier explorateur, agence de Design connue sous l’appellation « Flaÿou ». Hella El Khiari et Thomas Egoumenides, un duo de jeunes designers a créé une chaise en hommage à « Mies Van der Rohe », le dernier directeur de l’école du Bauhaus, avec des bouteilles de Boga. L’objectif est d’agir avant l’étape du recyclage : Ils profitent de la matière et de ses qualités existantes et essayent de la modifier au minimum. Le but est de rester dans une démarche simple, qui témoigne également de l’histoire des matériaux et des objets. « Flaÿou » recycle l’identité de la bouteille de Boga et du tube en carton et s’amusent à détourner leurs usages.

Aurelia Bouyssonnie est architecte et a créé un tapis inspiré d’un dessin de László Moholy-Nagy accompagné d’un poème. Juste à côté, les créations de l’artiste céramiste, Nour Bellalluna sont remarquables : l’artiste a créé une série graphique en céramique de ronds, cylindres et formes ovales utilitaires réalisées au tour de Nabeul. Taher Ouakaoui : jeune collectionneur passionné d’objets du XX° siècle et brocanteur, propriétaire de l’espace « Carré Rouge » à La Marsa présente ses chaises en cannage « Marcel Breuer ». Un design qui a longtemps marqué les années 70 / 80 en Europe.

Un peu plus loin, l’artiste plasticien et architecte Chawki Lahmar, a conçu un paravent « Visions à géométries multiples » ajouré fait de pièces industrielles récupérées, qu’il a transformées d’un objet utilitaire en une création abstraite tout en développant un langage graphique qu’il a scanné sur l’escalier de Dar Lasram.

« Nokta », le designer a conçu une série d’affiches sur des bâches colorées réalisées dans le quartier d’el Hafsia inspirées des tissages d’Anni Albers. Le design agréablement imposant d’Isaure & Marlo et de Doremail n’est pas passé inaperçu : Il s’agit d’une fresque « Alphabet » entièrement réalisées à la main à Bouargoub. Une fresque installée à l’ancienne Bibliothèque du Palais Lasram.

Un collectif de 22 étudiants de l’Enau, chaperonné par Amel Ghammam et Leila ben Dridi, deux professeurs à l’Enau s’est interessé au « Bauhaus en mouvement » : une série de mobiles stabiles. Les deux professeurs ont déclaré : « Nos étudiants participants se sont spontanément dispersés sur toute la production. On voulait qu’ils se réfèrent à une œuvre faite par un étudiant ou un enseignant en Bauhaus et de l’associer avec l’art cinétique, pour produire des objets qui sont à la fois, stabiles et mobiles. 23 objets ont été créés par chacun de nos étudiants ».

Les étudiants de l’ENAU ont également agi « Hors les murs », dirigé par Amin Hasni, également professeur à l’école et architecte. Ils se sont distingués grâce à l’installation d’un dôme au quartier d’El Hafsia : une structure architectonique métallique en forme de Dôme qui a été montée par les étudiants le jour du vernissage. Amin Hasni a commenté : « 15 de mes étudiants ont participé avec moi à l’exposition « Utopia» : comme j’ai un bureau, le travail se fait d’habitude entre l’équipe pro et les étudiants à l’école : on travaille dans un esprit Bauhaus. J’ai réinitialisé à l’école le travail expérimental, concret, sur terrain. Notre installation est un dôme métallique, épuré qu’on a crée d’une manière participative et ludique. »
Une œuvre distinguée, celle d’Eshraf Bou Sabbeh est faite de verrerie. Eshraf est maitresse verrière et a travaillé in situ dans le Patio de Dar Edhiafa au Palais Lasram : un travail brillant (au sens littéral du terme !), expérimental, diaphane, présenté tout en résonnance avec la lumière des lieux.

Une création de Salah Barka
CREDIT PHOTOS : Bechir ZAYENE

Le duo Anissa Aida et Hassen Jeljeli a organisé une performance le jour du vernissage. Leur travail a tourné autour des fêtes déguisées, à la fois décalées et avant-gardistes, organisées par cette grande école qui influença toutes les formes d’art. Ils ont pensé à Oskar Schlemmer, maître de forme au Bauhaus de 1923 à 1929, qui est à la fois chorégraphe, metteur en scène et peintre : Schlemmer donnera une impulsion majeure à l’art de la performance. Hassene Jeljeli, architecte designer et Anissa Meddeb, Fashion Designer fondatrice de la marque Anissa Aida ont crée une performance totalement décalée et pleine d’humour. Dans le même univers, Lena Roob et Salah Barka ont conçu trois masques inspirés des fêtes du Bauhaus.

A l’aide de jeunes bénévoles, Mohamed Belfekih a géré la scénographie de l’expo Utopia. Farès Chraiet a réalisé une musique spécialement pour le soir du vernissage, en hommage aux Ballets d’Oskar Schlemmer, le très célèbre scénographe et chorégraphe du Bauhaus. L’événement a été réalisé entre autres grâce à l’aide de l’office national de l’Artisanat.

Les 100 ans du Bauhaus se clôtureront à l’étoile du Nord le 16 novembre  : au programme, concert du groupe «Aytma», Mapping vidéo réalisé par Rima Khraief et dansé par Fateh Khiari.

Crédit photos : Béchir ZAYENE 

Charger plus d'articles
Charger plus par Haithem Haouel
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire