A l’issue des élections législatives, la formation politique de Seïfeddine Makhlouf, la coalition Al-Karama, était la première à avoir annoncé allégeance au parti Ennahdha. Si les deux partis politiques partagent les mêmes références idéologiques et les mêmes objectifs politiques, aujourd’hui leur alliance semble être de plus en plus fragilisée, d’autant plus que le parti de Rached Ghannouchi ne pourra, en aucun cas, compter seulement sur l’appui de cette coalition pour former son gouvernement.

Le Conseil de la choura du parti Ennahdha a reconnu, à l’issue de sa réunion le week-end dernier, que les tractations autour de la formation du nouveau gouvernement sont au point mort, notamment en raison de divergences avec plusieurs partis politiques, dont notamment le Courant démocratique et le Mouvement du peuple. Des divergences qui s’expliquent surtout et avant tout par l’attachement du parti Ennahdha à un chef de gouvernement issu de ses structures, une condition catégoriquement rejetée à maintes reprises par ces deux partis politiques qui optent plutôt pour un indépendant à la tête de la nouvelle formation gouvernementale, compte tenu de la sensibilité de l’actuelle phase politique et économique que traverse le pays.

A la lumière de ces nouveaux rebondissements et de ce blocage des négociations pour mettre en place un nouveau gouvernement qui sera chargé notamment de traiter le dossier économique du pays, on s’aperçoit, jour après jour, que le parti de Rached Ghannouchi ne bénéficie actuellement que de l’appui de son seul et unique allié, du moins pour le moment, la coalition Al-Karama. Jusqu’où peut mener, mais aussi peut résister cette alliance ? Ennahdha peut-il compter sur cette coalition pour surmonter cette phase compliquée des négociations entravées et poser ses conditions pour former son gouvernement ? Quel profit peut tirer la coalition Al-Karama de cette alliance qui semble être précaire et fragilisée ? Autant de questions mais la réponse est unique: Ennahdha doit trouver d’autres alliances, ou du moins un consensus avec d’autres partis, ou renoncer à certaines de ses conditions pour pouvoir former le prochain gouvernement, car compter seulement sur la coalition Al-Karama ne portera pas ses fruits, le risque de refaire les élections n’est plus, d’ailleurs, à écarter.

Il y a dix jours, une réunion d’envergue a eu lieu entre le parti Ennahdha, représenté notamment par son chef Rached Ghannouchi et des figures de la coalition Al-Karama, dont notamment Seifeddine Makhlouf, Ridha Jaouadi et même le très controversé Imed Dghij, ex-membre des Ligues de protection de la révolution. Une occasion qui a confirmé l’entente et la relation symbiotique entre ces deux parties politiques qui partagent les mêmes références idéologiques, les mêmes ambitions annoncées: préserver les acquis et réaliser les objectifs de la révolution et, semble-t-il, la même vision et les mêmes idées pour diriger le pays.

D’ailleurs, après les élections législatives, la coalition Al-Karama était la première, et la seule formation politique, à annoncer son allégeance inconditionnelle au parti Ennahdha et à ses décisions, et surtout d’approuver sa décision portant sur la désignation d’un chef de gouvernement issu des structures d’Ennahdha.

Al-Karama plus royaliste que le roi ?

Mais au vu de l’avancement des négociations autour de la formation du gouvernement et l’échec commençant à hanter Ennahdha qui peine à poser ses conditions, l’eau a-t-elle commencé à s’infiltrer dans le bateau de cette alliance ? Les dernières déclarations d’Imed Dghij, l’une des principales figures d’Al-Karama, ne laissent pas présager le contraire. Ce dernier s’est montré plus royaliste que le roi en affirmant que sa coalition va s’opposer à Ennahdha si ce dernier renonce à la présidence du gouvernement. «Si Ennahdha renonce à la présidence du gouvernement, le message est clair, le système de gouvernement établi entre 2014 et 2019, qui a échoué persistera encore et toujours. Quoi qu’il en soit, nous ne renoncerons pas à nos positions», a-t-il martelé, laissant croire que les divergences commencent à apparaître entre Ennahdha et la Coalition Al-Karama.

Mais dernièrement, les messages du Conseil de la choura d’Ennahdha étaient plus que rassurants pour la coalition Al-Karama. Abdelkarim Harouni, président de cette structure, considérée comme le cerveau du parti Ennahdha, a assuré que son parti ne renoncera pas à la présidence du gouvernement et briguera aussi la présidence du Parlement en annonçant Ghannouchi comme candidat d’Ennahdha. Mais ce parti peut-il compter sur la coalition Al-Karama pour former le gouvernement et poser ses conditions ? Arithmétiquement, la réponse est catégorique. Le parti de Rached Ghannouchi, souffrant déjà de l’affaiblissement de son bloc parlementaire qui ne compte désormais que 52 députés, ne pourra pas compter sur les 21 sièges d’Al-Karama pour obtenir la majorité parlementaire requise afin de donner confiance à son gouvernement. En effet, cette alliance demeure loin des 109 voix requises pour pouvoir constituer une majorité parlementaire.

Ennahdha également divisé

Face à cette situation compliquée et périlleuse, Ennahdha est confronté à des défis de taille : soit chercher et trouver de nouvelles alliances, mais les options sont vraiment très limitées, soit renoncer à ses conditions de départ et accepter de porter un indépendant à la tête du gouvernement et «perdre» certains ministères de souveraineté dont notamment l’Intérieur, une hypothèse qui risque également de provoquer un effondrement de l’alliance Ennahdha-Al-Karama.

Mais loin de ces difficiles tractations, Ennahdha est secoué également par des conflits internes. A en croire certaines informations dont nous disposons, de grandes divergences ont éclaté au cœur du parti Ennahdha suite à la candidature de Rached Ghannouchi à la présidence du Parlement. En effet, certains cadres d’Ennahdha se sont opposés aux décisions du Conseil de la choura qui a, au début, présenté Rached Ghannouchi comme le candidat naturel du parti à la présidence du gouvernement puis à la présidence du Parlement. En tout cas, les positions des dirigeants Mohamed Ben Salem, Abdellatif Mekki et Lotfi Zitoun ne laissent pas croire le contraire. Ce trio commence même à former son propre clan qui n’est pas d’accord, visiblement, avec les positions de Rached Ghannouchi et du Conseil de la choura. S’agit-il d’un conflit au sein du parti islamiste et d’une éventuelle manifestation de véritables clans au cœur de ses structures ? Au vu de l’irréprochable discipline partisane dont jouit ce parti, nous sommes loin de pouvoir répondre à cette question, car même si de tels conflits existent, le vécu de ce parti nous a montré qu’il est toujours parvenu à les étouffer dans l’œuf.

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