Il est bon, pour connaître la vérité d’un mot, de faire le détour par ses origines et, s’il le faut, d’explorer les récits de la mythologie qui s’y rattachent si l’on considère que ces récits nous apportent des réponses utiles et éclairantes. C’est ce que nous avons tenté de faire les deux dernières semaines. Un autre chemin s’offre cependant à nous, qui n’est pas moins riche de rencontres. Il s’agit de celui par lequel nous voudrions établir une distinction suffisamment claire entre le mot « herméneutique » et un autre, qui se présente souvent comme un synonyme : le mot « exégèse » !
Le lecteur qui nous a suivi la fois dernière a pu noter qu’il existait deux étymologies possibles du mot herméneutique. Et que c’est celle qui réfère au verbe « hermeneuein » — et non au dieu Hermès — qui ouvre sur une conception particulièrement large de l’action d’interprétation, puisque cette action, avons-nous relevé, tend à se confondre avec l’activité humaine de parole. Tandis que l’autre, l’étymologie nominale, suggère que l’herméneutique est centrée sur la mise au clair des messages divins qui parviennent aux hommes.
Nous sommes tentés d’affirmer que l’exégèse correspond à l’herméneutique dans sa deuxième signification, avec cependant cette restriction que le message divin doit être ici un message écrit. Car, comme on le sait, dans l’expérience religieuse de l’homme, le message divin n’est pas toujours écrit. Il peut prendre diverses formes. Le rêve en est une. Mais, à vrai dire, toutes sortes d’événements qui surviennent dans notre vie peuvent être comprises comme une façon qu’ont les dieux d’adresser des messages à l’homme. C’est en tout cas ce que croyaient nos lointains ancêtres, sans être particulièrement superstitieux. Aujourd’hui, alors que nous considérons que nous avons dépassé ces conceptions naïves, nous en gardons malgré tout quelque chose lorsque, face à une multiplication de difficultés qui s’abattent sur nous, nous avons l’étrange certitude intérieure qu’il s’agit d’une « épreuve ». Comme si la chose avait été voulue et décidée par une puissance supérieure, avec l’attente que nous en retenions le bon message.

Au service du message unique
Il y a donc tout un domaine de signes qui engagent une interprétation à dimension « théologique » sans relever de l’exégèse. Il se trouve cependant que quelque chose va survenir dans l’histoire religieuse de l’humanité qui va conférer à l’exégèse une importance centrale, au point que l’on pourra croire un moment qu’il n’existe pas d’herméneutique en dehors de l’exégèse. Ce quelque chose, c’est l’idée qu’au-delà de tous les messages qui peuvent nous parvenir en provenance des dieux, il n’y en a en réalité qu’un seul, et que ce message unique peut ou doit faire l’objet d’une trace écrite. La tradition du monothéisme n’est celle du Dieu unique que parce qu’elle est celle du message unique. Le livre qui consigne le message révélé, dans la multiplicité de ses propos et de ses récits, condense la multiplicité des messages divins dont l’homme pouvait se trouver assailli autrefois en ce message unique qu’il lui faut désormais retrouver dans sa pureté originelle et originale.
Le message unique rassemble en lui la diversité des messages dont Hermès avait la responsabilité de la transmission aux hommes. Il en est la synthèse. Mais ce n’est pas tout. Le recueillir, en devenir dépositaire, requiert de nous que nous ayons cessé de prêter attention à tous les autres messages. Il n’y a pas de place, dans cette expérience, à une disposition favorable aux messages multiples, car cette disposition correspond nécessairement à une désertion du message unique : à une diversion par rapport à ce qu’il nous dit.
Le thème de la soumission au message, que d’aucuns voudraient associer à la seule religion musulmane, est en réalité le propre de toutes les religions qui sont celles du message unique, par opposition aux religions du message foisonnant dont Hermès représente dans la culture de la Grèce ancienne la figure emblématique. En ce sens, l’ange qui prend désormais le relais est le médiateur d’une parole qui est toujours la même, bien que sa profération, ou sa déclinaison, soit très multiple et diverse. Et le mode selon lequel elle est reçue est tel qu’au lieu de la sagacité qui déchiffre en remontant de l’indifférence du non sens à la singularité du sens et de la sphère de l’humain à celle du divin, ce qui est à l’œuvre ici c’est bien davantage une intelligence qui accompagne ou qui célèbre un acte de foi, vécu lui-même comme une blessure subie autant que comme une délivrance et un salut éternel.
A partir de l’émergence, puis de la diffusion dans le monde, des religions dites « monothéistes », l’exégèse s’impose comme le moyen de revenir à la vérité du texte religieux par lequel s’est trouvée scellée l’alliance autour du message unique. Selon les traditions, des techniques sont conçues dont on retrouve cependant l’équivalent dans les autres. C’est le cas de la règle des quatre sens qu’avec des variantes on retrouve dans l’exégèse biblique chez les juifs et chez les chrétiens. On distingue un sens littéral, un sens allégorique, un sens indirect — ou « tropologique » chez les chrétiens — à connotation morale et, enfin, un sens secret ou anagogique à connotation mystique. En islam, le texte de référence se prête à un « tafsîr », qui porte sur le sens littéral ou exotérique, et un « ta’wil », qui porte sur le sens profond ou ésotérique…

Errements et conflits d’interprétation
Mais il apparaît assez rapidement que ces méthodes de lecture, toutes dédiées qu’elles soient à révéler ou à réveiller le vrai message du texte, ne manquent pas de tomber dans des formes d’occultation du sens, tout en provoquant des dissensions internes au sein des communautés qui se réclament du message en question. Des motivations d’ordre politique se mêlent aussi de vouloir donner à certains passages tel sens plutôt que tel autre. Bref, autour des textes, et au détriment de leur vérité, se met en place un conflit d’interprétations. Et les « clarifications » que nous propose l’exégèse expriment aussi cette situation conflictuelle. Le conflit assigne et fige des positions qui déterminent des choix de lecture qu’il devient ensuite difficile de faire évoluer. Ce problème est vrai de ce qui se produit à l’intérieur des grandes familles monothéistes comme de ce qui marque les relations de ces familles entre elles.
C’est parce qu’il en est ainsi que l’on assiste dans l’histoire de l’exégèse à des moments de crise qui donnent lieu aussi à des ruptures plus ou moins profondes au niveau de leurs méthodes. La conscience d’avoir perdu le fil, pour ainsi dire, suscite çà et là le besoin de retrouver le sens qui a prévalu au moment de la Révélation. On veut donc revivre l’événement en revenant en arrière, pour se donner le moyen de recevoir à nouveau, dans sa primeur, l’écho du message qui se délivre. Un tel retour en arrière engage cependant l’exégèse sur le terrain de l’histoire. Et risque de se heurter aux tenants de cette discipline et de la rigueur de ses prétentions scientifiques. Depuis le 17e siècle, on assiste en Europe à l’émergence d’une exégèse concurrente qui, bien que portant toujours sur les textes religieux, se préoccupe davantage des conditions historiques de leur apparition que de la vérité du message qu’ils portent, en tant que ce dernier répond à une aspiration proprement religieuse : celle d’aller à la rencontre d’une parole divine qui, tout en résumant toutes les paroles, engage l’homme dans un dialogue éperdu. Elle illustre les errements particuliers dans lesquels tombe l’esprit savant de nos époques tardives au nom même d’une vigilance contre l’erreur.
Dans son acception moderne, l’herméneutique se donne pour mission de comprendre les raisons des réussites comme des échecs de l’exégèse. Elle envisage même la possibilité que le message unique, qui a mobilisé autour de lui, disions-nous, l’activité exégétique, puisse un jour s’émanciper de la référence au texte écrit pour en revenir à l’horizon d’un texte qui se confond avec le monde, en tant que lieu où se donne aussi à lire le message unique du Dieu. Ou en tout cas de se libérer d’une conception selon laquelle la vérité du message se trouverait comme captée par une écriture et séquestrée entre des pages, pour explorer celle du Livre qui témoigne de toute la force de ses mots que, là, une alliance a été nouée qui oblige bien au-delà de ceux qui ont apposé leur serment.

Par Raouf SEDDIK

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