Hichem Chérif, sexologue, est très pessimiste quant à l’issue et la pérennité du cours d’éducation sexuelle dans sa mouture actuelle qui risque de faire jaser des parents d’élèves pour des raisons qu’il explique avec force détails.

L’éducation sexuelle sera introduite dans le programme éducatif tunisien très prochainement. Une annonce en apparence tonitruante, mais qui ne fait pas l’unanimité parmi le corps des éducateurs de cette discipline.

En outre, la Tunisie n’est pas le premier pays du monde arabo-musulman qui a introduit cette matière dans son cursus, contrairement à ce qu’indiquent certaines sources. Des pays pionniers en la matière dans le monde arabe, comme la Palestine et le Liban, ont tôt fait d’intégrer l’éducation sexuelle dans leurs programmes scolaire et éducatif. Ce ne sera pas encore une matière à part entière qui sera introduite dans le programme des cours du système éducatif tunisien dès le plus jeune âge, mais c’est un premier aboutissement en soi. La Tunisie est tout de même parmi les premiers pays du monde arabo-musulman à briser les tabous sur un sujet longtemps passé sous silence et marginalisé, grâce à la volonté politique actuelle et le rôle de la société civile tunisienne.

Cela va permettre à la fois l’éclosion et l’émancipation de la jeunesse tunisienne vers le savoir et le progrès, et l’éloignement des sphères de l’ignorance, de l’obscurantisme et de l’inconnu. L’éducation sexuelle permettra aux élèves de dépasser les préjugés qu’ils intériorisent en permanence pour se faire leur propre opinion et forger leur caractère. Du reste, une critique implacable a été faite par M. Hichem Chérif, sexologue, qui remet en cause la tournure que prend ce dossier éducatif d’une extrême sensibilité. M. Chérif, chercheur en sexualité humaine, sexologue, médiateur conjugal et familial accrédité en tant qu’éducateur sexuel d’une institution internationale de sexologues a été contacté par La Presse pour connaître son opinion sur la nouvelle approche éducative qui va progressivement se mettre en place.

Un cours d’éducation sexuelle qui risque d’être contre-productif

On lui a posé plusieurs questions relatives à la connaissance des aspects sexuels, comme l’âge recommandé pour transmettre les secrets de la procréation à l’enfant pour qui cela est un véritable mystère. Notamment l’usage des mots requis et appropriés pour mener à bien la discussion parents-enfants. Le choix de dispenser l’éducation sexuelle est une bonne initiative à l’heure où en France on songe carrément à renforcer le contrôle parental à cause de la pornographie envahissante sur internet, à titre d’exemple. Les psychologues de l’Hexagone recommandent aux parents d’en parler aux enfants pour ne pas les laisser gérer seuls ce conflit intérieur. Si la Tunisie n’en est pas encore là, le pays devrait enregistrer une avancée dans l’apprentissage et la transmission des valeurs. Un bon point en matière de communication. Mais il semble qu’il y ait anguille sous roche avec une divergence de vues très forte entre les décideurs et les responsables concernés.

M.Chérif, qui bénéficie du titre d’éducateur sexuel, avait avancé une méthode d’enseignement de l’éducation sexuelle conforme aux normes internationales qui n’a pas connu cependant une suite favorable au sein du ministère de l’Education «pour des raisons qui me dépassent», confie-t-il. Il remet en cause la façon d’aboutir à la décision d’enseigner l’éducation sexuelle après six mois de travail. Il ne décolère pas : «Ce n’est pas vrai qu’on peut aboutir à des résultats tangibles après six mois de préparation et d’études. C’est absolument impossible». Lui qui s’oppose catégoriquement à la mouture actuelle du cours d’éducation sexuelle estime que les choses ont été faites de façon superficielle, sans consultation des principaux concernés qui sont les parents et les élèves. Ce ne  sera que de la poudre aux yeux des parents et de la société civile.

Un saut dans l’inconnu

M.Chérif rapporte que son partenaire dans ce dossier, M.Mansour Fekih, expert international basé à Montréal au Canada, fait part de sa stupéfaction de voir comment les choses ont été abordées dans ce dossier dans lequel il s’est engagé. M.Chérif prétend qu’il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et reprend : «On ne peut pas envisager l’élaboration d’une matière sans que le poste d’éducateur sexuel ne soit attribué à un éducateur, enseignant qu’il soit psychologue, sexologue ou encore sociologue spécialiste diplômé dans cette discipline. Un médecin ne peut pas faire l’instruction de l’éducation sexuelle car elle est plutôt socioculturelle et anthropologique que médicale. »

Il évoque de nombreuses tares et failles dans l’approche actuelle contrairement à celle qu’il avait proposée. La sienne a été faite sur de bonnes bases, conforme aux normes internationales en collaboration avec l’Unicef qui est chargé des affaires éducatives et culturelles qui touchent à l’enfance dans le monde.

L’approche actuelle n’a pas fait l’objet d’une consultation avec les parents, ce qui laisse songeur et sceptique. Quand on connaît la base conservatrice et patriarcale de la société tunisienne, cet épisode risque de se traduire en fiasco. M. Chérif estime, par ailleurs, qu’il ne faudra surtout pas qu’il y ait de mixité entre filles et garçons pendant le cours pour que chacun des deux sexes focalise sur sa propre anatomie et sexualité. Concernant l’âge requis pour commencer à inculquer l’éducation sexuelle, il estime que cela doit se faire en bas âge à partir de trois ans et non cinq ans comme cela va se passer concrètement. Il poursuit : «C’est une éducation à l’amour et à l’affection avant tout qui se passe avec l’apprentissage de l’éducation sexuelle. Un enfant de trois ans commence déjà à se demander pourquoi il doit prendre une telle position physique par rapport à son frère ou sa sœur pour uriner».

Il faut donc commencer très tôt à lui parler de son corps et de son anatomie. Enfin, il termine son argumentaire on s’appuyant sur la nécessité de prendre en compte une approche spécifique pour les enfants à besoins spécifiques, notamment les autistes avec qui il faut traiter différemment. D’après Chérif, ces derniers traduisent des attouchements incontrôlés ou incontrôlables sur leur corps, notamment leurs parties génitales et il faudrait leur montrer comment s’y prendre pour ne pas le faire devant tout le monde et leur entourage. Une approche qui a le mérite d’être largement prise en considération par les éducateurs sexuels.
M.Chérif fait part de sa déception que sa proposition préalable, qui consistait en une collaboration l’Unicef, fonds onusien qui consacre les droits des enfants sur le plan éducatif et culturel, n’ait pas été sciemment entendue. C’est le fonds onusien pour la population qui a été choisi en dernier recours à son grand étonnement, ce qui a laissé la place à d’autres personnes pour suivre le dossier. Pourtant, il était l’un des premiers, notamment après l’avènement de la révolution du 14-Janvier 2011, à crier sur tous les toits la nécessité de passer à l’enseignement de cette discipline dans les écoles tunisiennes.

Mise en place du programme dans treize régions

La directrice exécutive de l’Association tunisienne de la santé de la reproduction, Arzek Khintich, a affirmé que le cours d’éducation sexuelle sera inclus dans le programme scolaire, à compter de décembre 2019. Il concernera au moins les enfants âgés de cinq ans du cours préparatoire. Cette décision entre dans le cadre d’un partenariat avec le Fonds des Nations unies pour la population et l’Institut arabe des droits de l’Homme et sous la tutelle du ministère de l’Education.

D’après elle, l’éducation sexuelle ne sera pas enseignée en tant que matière indépendante, mais sera intégrée dans d’autres cours comme l’arabe, l’éducation physique et les sciences de la vie et de la terre. «L’enseignement de cette matière se fera dans un cadre culturel et religieux adapté et démarrera par des messages de sensibilisation simplifiés, visant à protéger les enfants du harcèlement», a expliqué Khintich sur Mosaique FM. «Il s’agit de fournir aux jeunes et aux adolescents des informations correctes sur ce sujet, afin de leur transmettre des valeurs positives et de leur permettre d’acquérir les outils et les données nécessaires pour prendre des décisions éclairées, responsables et fondées sur les connaissances, et de pas laisser de place à l’exploitation des mineurs». Le programme qui s’adresse aux enfants âgés entre cinq et quinze ans sera mis en place dans treize régions de Tunisie avant sa généralisation dans l’ensemble du pays.

M.Chérif annonce la tenue des assises de l’éducation sexuelle en Tunisie qui auront lieu fin janvier 2020 à Tunis. Des collaborateurs composés d’experts fortement calés sur le plan pédagogique et scientifique seront conviés. Hichem Chérif est le fondateur de l’Observatoire tunisien des peuples et de la famille ; membre de l’Association mondiale de la santé sexuelle et ambassadeur de l’Association américaine de santé sexuelle en Tunisie. Il est également membre du comité scientifique de la Société moyen-orientale de santé sexuelle. En outre, une nouvelle association du domaine d’éducation sexuelle va voir le jour d’ici la fin du mois de décembre 2019. Elle sera dénommée «Société tunisienne de santé, de bien-être et d’éducation sexuelle». M.Mansour Fekih, médecin psychiatre et professeur en sexologie, sera le fondateur de cette société savante multi-disciplinaire. Parmi les membres on trouvera des médecins, psychologues, sociologues et des anthropologues qui vont œuvrer à traduire des avancées en Tunisie au sujet de l’éducation sexuelle. M.Chérif termine avec scepticisme : «On ne peut pas obtenir une formation complète quand on a des éducateurs qui n’ont pas une formation complète et adéquate pour enseigner cette discipline en Tunisie».

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Un commentaire

  1. Jean-Léon Laffitte

    26/11/2019 à 15:22

    Une conception de la sexualité complètement immature qui ne respecte pas la période de latence chez l’enfant. On envoie directement les enfants dans le mur avec ce programme…

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