Crédit photo: © Netflix


Lentilles de contact bleues pour donner à un acteur italo-américain la gueule d’un gangster d’origine irlandaise. Du maquillage et des effets spéciaux à outrance pour camoufler les 76 ans de Robert De Niro et le rajeunir de 30 ans. Et des scènes d’action incompatibles avec la condition physique d’acteurs septuagénaires (De Niro, Pesci, Pacino, etc.) voire même octogénaires (Keitel).

« La vieillesse est un naufrage », écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle, qui en avait après le maréchal Pétain. Certes, nul ne peut remettre en cause la classe et le magnétisme du casting cinq étoiles de « Irishman » (L’Irlandais, 2019), mais à défaut de vigueur physique, Martin Scorsese nous a servi, malencontreusement, la caricature des Corleone (Robert De Niro et  Al Pacino) dans la trilogie du « The Godfather » (Le Parrain) de Francis Ford Coppola.

 

De gauche à droite : Robert De Niro, Joe Pesci et Martin Scorsese, sur le tournage de «The Irishman». (Crédit photo: © Netflix)

 

Comme si, on demandait à Clint Eastwood dans « The Mule » (La Mule, 2018) de refaire la même performance physique que dans les Western spaghetti de Sergio Leone — « Per un pugno di dollari » (Pour une poignée de dollars, 1964), « Per qualche dollaro in più » (Et pour quelques dollars de plus, 1965) ou « Il buono, il brutto, il cattivo » (Le Bon, la Brute et le Truand, 1966) — ou dans la saga de l’inspecteur Harry (1971-1988).

Voilà les ingrédients du tant attendu « The Irishman », la dixième collaboration entre Scorsese et son acteur fétiche, « Bobby Milk » (le surnom de De Niro durant son enfance, dans son quartier de Little Italy, à New York, à cause de sa pâleur et de sa minceur-ndlr) après celles de « Mean Streets » (1973), « Taxi Driver » (1976), « New York, New York » (1977), « Ragin Bull » (1980), « The King of Comedy » (1982), « Godfellas » (Les Affranchis, 1990), « Cape Fear » (Les Nerfs à vif, 1991), « Casino » (1995) et « The Audition » (2015).

Mis en ligne par Netflix mercredi dernier (27 novembre 2019), la plateforme SVOD américaine a, en effet, réservé un budget de production particulièrement conséquent de 160 millions dollars. Fidèle à la stratégie mise en place pour ses précédents films, la firme de Los Gatos (Comté de Santa Clara, État de Californie) a également assuré la sortie cinéma du « The Irishman » que dans quelques pays seulement, dont les Etats-Unis et le Royaume-Uni, le 1er novembre; soit plus d’un mois suite à une première projection publique lors du 57ème Festival du film de New York, le 27 septembre 2019.

Revenons au vif du sujet: le titre du film reprend le sobriquet d’un ancien homme de main de la mafia, Frank Sheeran (Robert De Niro), racketteur, tueur professionnel et connu pour être l’assassin, en 1972, de Joseph Gallo, alias de « Crazy Joe » (le célèbre mafieux de New York, membre de la Famille Profaci-ndlr).

Inspiré du livre de Charles Brandt « I heard you paint houses* » (Éditions Steerforth Press, 2004), Martin Scorsese construit son film fleuve de 3h29′ (le format aurait pu être raccourci dans plusieurs scènes) sur la confession de Sheeran, qui peu de temps avant sa mort, a avoué le meurtre du célèbre patron de l' »International Brotherhood of Teamsters » (I.B.T.: le syndicat des conducteurs routiers américains), de 1957 à 1971, James Riddle Hoffa, dit Jimmy Hoffa (Al Pacino).

 

Frank Sheeran (Robert de Niro, à gauche) et Jimmy Hoffa (Al Pacino, au centre) (Crédit photo: © Netflix)

 

The Irishman nous plonge dans l’univers impitoyable du crime organisé de la côte est des États-Unis à travers trois célèbres gangsters:  le patron de la mafia du Nord-est de Pennsylvanie et mentor de Frank Sheeran, Russell Bufalino (Joe Pesci), le parrain de la famille du crime de Philadelphie (1959-1980), Angelo Bruno, alias « The Gentle Don Bruno » (Harvey Keitel) ainsi que le chef de la famille génoise à New York (1981-1986), Anthony Salerno, dit « Fat Tony ».

Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, en ayant servi dans les rangs de l’armée américaine en Sicile sous les ordres du général Patton, Frank Sheeran était à l’origine un camionneur. As de la magouille, l’Irlandais roulait bien sa bosse en détournant et en revendant une partie des cargaisons, dont il effectuait la livraison . Avant de rejoindre le puissant syndicat des « Teamsters » et devenir le centurion de la garde rapprochée de Hoffa et son confident, il croisa, un jour par hasard, dans une station-service, le chemin de Russell Bufalino.

Et en s’acoquinant avec Bufalino, Sheeran devint le protégé de ce dernier pour ne pas dire son chouchou ainsi que l’homme des sales besognes des patrons du crime (Ex: Angelo Bruno).

Mais, c’est Russell Bufalino, le protecteur de Sheeran, qui le mettra en contact avec Jimmy Hoffa, l’un des hommes les plus puissants des États-Unis, entre 1957 et 1967, et surtout l’une des principales cibles de Robert Kennedy (Ministre de la Justice du gouvernement de son frère, le président John Fitzgerald Kennedy-ndlr).

D’ailleurs, dans le film, la première conversation entre Sheeran et le Boss du puissant syndicat des camionneurs aurait ressemblé à ceci : « I heard you paint houses ».

Participant au blanchiment d’argent de la mafia italo-américaine de Chicago, à travers un système complexe utilisant les fonds de la caisse de retraite des syndiqués, souvent investi à Las Vegas, Jimmy Hoffa fit appel aux services de Sheeran pour intimider et éliminer les récalcitrants ou les opposants à sa Confrérie.

D’ailleurs, le scénario du « The Irishman » braque les feux des projecteurs sur le sombre passé de la lutte syndicale Made in USA où les redoutables leaders des « Teamsters » n’hésitaient pas à recourir à tous les moyens violents (tous les coups sont permis) pour parvenir à leurs fins. Toujours au sein de l’establishment de cette centrale syndicale, Scorsese a aussi mis en relief la rivalité opposant Frank Fitzsimmons, dit « Fitz » (président par intérim de 1967 à 1971 et président de 1971 à 1981), Anthony Provenzano, alias « Tony Pro » (vice-président de la section locale 560 des « Teamsters » à Union City, dans le New Jersey) et Jimmy Hoffa.

Entre la marteau des Kennedy et l’enclume de la lutte de pouvoir au sein de la confrérie syndicale, la case prison a fini par rattraper ces derniers. Ainsi, l’incarcération de Hoffa pour fraude a ouvert un boulevard devant « Fitz », lui pemettant de régner en maître sur les « Teamsters » sous la bénédiction de la mafia et de l’administration Nixon, et sonner le glas de la main mise de Jimmy Hoffa sur l’I.B.T.

Il est vrai qu’à travers un excellent travail au niveau des costumes, de la recherche historique, du décor et de la qualité de l’image (un excellent éclairage), le film de Martin Scorsese reste fidèle au contexte de l’époque.

En revanche, en ce qui concerne les personnages principaux, dans cette odyssée politico-mafieuse, seul l’excellent Joe Pesci a su tiré son épingle du jeu en rendant copie quasi parfaite avec une interprétation sans fioritures et tout en maîtrise. Avec le personnage de Russell Bufalino, le natif de Newark (État du New Jersey) a crevé l’écran et s’est positionné en pole position des prétendants pour un « Academy Award » du Meilleur acteur dans un second rôle lors de la 92e cérémonie des Oscars…Voilà un sérieux client pour fouler la scène du Dolby Theatre et décrocher une seconde statuette: le graal du 7e Art.

 

Joe Pesci sur le tournage de « The Irishman » (Crédit photo: © Steve Sands/Bauergriffin.Com)

 

Sinon, pour Robert De Niro et (à moindre degré) Al Pacino, leur performance était en déphasage avec les expectations d’un public à l’image de la scène où Frank Sheeran tabassait un épicier avec une gestuelle d’un papy et non pas d’un quadragénaire.

Avec ce manque de vivacité et une condition physique de pensionnaires de maisons de retraite — avec tout notre respect pour nos seniors — , face à la tentation d’un tel projet, Scorsese « le Cinéaste » et De Niro « l’Acteur » (tous deux producteurs exécutifs du film-ndlr) ont raté, malheureusement, le coche de la perspicacité cinématographique en voulant prendre leurs désirs pour des réalités et en oubliant l’handicap de l’âge, et ce malgré, les prouesses techniques des effets spéciaux et des maquilleurs.

Messieurs, il y a des moments où il faut avoir le courage de dire « basta » (assez)… Enough is enough (trop, c’est trop) !


* « I heard you paint houses » (en français: «J’ai entendu dire que vous peignez des maisons»): il s’agit d’un langage codé. La peinture, dont il est question, correspondant au sang qui gicle sur les murs lors du meurtre.


   

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