Dans le cadre des JTC 2019 et sa section réservée aux expressions théâtrales de l’immigration, nous retrouvons l’auteur, comédien et metteur en scène Nebil Dhaghsen, sa « Sangate Ebola » réunit des comédiens de tous bords et intègre dans sa mise en scène une dizaine de jeunes acteurs tunisiens.Mardi 10 décembre, il a assuré une représentation remarquée au Kef et nous donne rendez-vous jeudi à Tunis à 17 heures au mondial. Entretien…


Pouvez-vous nous présenter le thème de votre pièce ?
«La pièce se passe en 2.050 dans une région délaissée par la vie dans un magasin de sport vintage dirigé par M. Werty ; Sport 3.000. L’omniprésence des commandes en ligne lui donne l’idée d’organiser une porte ouverte pour relancer son commerce à l’image des animations courantes pratiquées au XXe siècle. Depuis la catastrophe de 2029, l’ensemble des îles du monde ont disparu. La légende court qu’il en resterait peut-être, une, dirigée par une reine. Aujourd’hui, des milliers de «Sans-terre» s’installent au mépris des nouvelles lois dans le terrain vague juste en face du magasin de M. Werty en attendant de rejoindre cette île.

D’où vous viennent ces histoires ?
J’écris des histoires, parfois je les joue aussi. Je vis entre Beyrouth, Tunis et Paris. La Méditerranée est ma mère. Elle m’a vu grandir à Tunis pendant 10 ans. J’y ai connu le bonheur de l’enfance sans temps. Aujourd’hui on estime à 50.000 le nombre de réfugiés qui ont péri en Méditerranée depuis quinze ans. Mon envie de Sangate Ebola est née durant les mouvements citoyens qui nous ont vus soutenir les migrants à Stalingrad (Paris) en 2017. Mon Histoire s’en émancipe afin de poser les questions de la construction/ destruction de l’identité et de la complexité humaine dans ses rapports à « l’autre ».
Notamment celui qui n’est pas « de chez nous ». L’écriture de « Sangate Ebola » trouve son origine dans l’incarnation des mythes. Sangate, déesse de l’hospitalité, serait incarnée par “une petite employée” de magasin, en attendant de rencontrer Ebola, allégorie d’une mort omniprésente. Dans cette histoire, je voudrais parler d’un hypermagasin de sport ; d’un bidonville en 2 050 ; de la reine Elizabeth ; de Carnaval ; de vêtements de sport connectés et de publicité pour des bouées Jumper. De voyages, de drones, et de migrations humaines, tout cela avec des sacs en plastique type Tati. “Ce texte théâtral est, pour moi, l’occasion d’interroger les problématiques liées aux migrations à l’aune d’une société 3.0.

Votre mise en scène offre aussi plus d’un niveau de lecture…
Dans cette nouvelle création, j’explore les formes d’expression artistique et linguistique des migrations contemporaines : exode, exil, errance, nomadisme. Afin de décrire les pertes, les blessures et les risques qu’impliquent ces migrations, mais aussi les nouveaux horizons qu’elles ouvrent. Sangate Ebola s’inscrit dans les idées d’Edouard Glissant qui considère l’errance comme une forme de résistance à une vision statique. Il est dans la continuité des spectacles de la compagnie Ma Quête ; « Kamikaze » et « Prénom masque ». Dans Sangate Ebola, il y a ceux qui migrent et ceux qui regardent passer ces « oiseaux », ceux qui les aident et essaient de les comprendre, ceux qui n’y arrivent pas.

Considérez-vous le théâtre que vous faites comme un théâtre militant ?
Ni théâtre militant, ni discours moralisateur, j’ai juste souhaité mettre en scène et esquissé des destins humains pavés de contradictions, assumant la complexité, sous la surveillance continue des drones.

Mais votre thématique est en plein dans le mille d’une actualité brûlante…
Bien sûr, j’ai souhaité ici souligner ce voyage dans la non-possession de la langue, dans la nostalgie d’un inconnu fantasmé où la fabrication d’une «mémoire d’emprunt» s’accompagne d’un désir de «reconstruction mémorielle et sociale». La création est centrée sur le jeu des acteurs et la mobilisation de l’imaginaire autour du Horschamps. Mon souhait est de pointer ici la communauté des problématiques liées à l’exil, en utilisant différents langages artistiques; Theatre; Slam; Danse; qui sont mis à contribution, afin de signifier l’infinie quête des origines entreprise par nos personnages. J’ai cherché à proposer une alternance de rythme tout au long de Sangate Ebola afin de vivre au plus près les différentes temporalités et dimensions qui vont de la barque en pleine mer, au magasin de sport en passant par un camp sauvage ou encore la mode du débat par tous et pour tous…

Votre conception de l’espace rejoint vos propos; comment l’avez-vous construite ?
J’ai pensé la scénographie comme un espace vivant. Scénographie épurée mais porteuse de sens, qui interroge les multiples possibles que nous offre une seule matière, ici de simples «sacs en plastique». L’Esthétique et les matières utilisées pour la création sont inspirées par ma rencontre avec la photographe sud-africaine Nobuko Nqaba au centre d’exposition Photographique Les Champs-Élysées à Lausanne (Suisse). Lieu de tous les possibles. Naissance d’un espace vide qui, tout au long de la représentation, laisse découvrir un amoncellement hors norme de sacs en plastique.

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