Malgré la série de crises qui a plombé le secteur pendant ces dernières années, le tourisme a réussi à retrouver ses lettres de noblesse et les chiffres publiés par le ministère du Tourisme et de l’Artisanat ne peuvent que confirmer l’hypothèse d’une reprise progressive depuis 2017, avec une saison touristique 2019 florissante et prometteuse. Mais entre crise et recomposition, le secteur se retrouve, aujourd’hui, face à une multitude de défis car, sur terrain, on a du mal à conduire le changement. Pour évaluer l’état actuel des choses, mettre en œuvre les différents scénarios pour envisager les pistes d’amélioration possibles et passer à la phase de mise en œuvre des projets, Moez Kacem a brossé le tableau de l’année écoulée et jette la lumière sur les défis futurs pour que le secteur entame les prochaines saisons sous de bons auspices. Interview


A chaque fois que la question du tourisme est à l’ordre du jour, on ne peut s’empêcher de l’aborder avec prudence. Comment se porte, aujourd’hui, le secteur et quelle est sa place dans l’économie nationale ?
Le secteur touristique se porte mieux à mon avis. La reprise est confirmée pour la troisième année de suite. Maintenant, il est essentiel de conserver cette dynamique positive et penser à moyen et long terme. Généralement, la priorité était de récupérer les performances enregistrées en 2014, voire celles de 2010 (avant la phase de turbulences), mais il est temps aussi de réfléchir au développement du secteur dans ce contexte mouvant et évolutif. A ce niveau-là, il est important de souligner que la plupart des indicateurs de performance sont au vert : arrivées internationales, taux d’occupation, recettes en devises, etc. Quoique c’est rassurant, mais on ne peut nier que la convalescence du secteur s’avère encore vulnérable. En effet, les grands maux du tourisme tunisien sont encore là : endettement non encore assaini, manque de compétitivité de nos entreprises, le positionnement stratégique de la destination qui a pris du recul, un gap en compétences, une offre peu diversifiée, certains marchés peu structurés et une gouvernance avec des hauts et des bas handicapant les investissements directs. Il est, donc, crucial de travailler sur ces dossiers fondamentaux et d’aller plus en profondeur dans la durabilité du tourisme tunisien.

Les touristes sont de retour, petit à petit, et le nombre de visiteurs a dépassé les 9 millions en 2019. Cela signifie-t-il que le tourisme est définitivement reparti, ou il reste du chemin à faire ?
On s’est souvent posé la question sur l’importance de ces chiffres génériques. Il est vrai qu’on a réalisé une augmentation importante en termes d’arrivées et on a atteint les 9 millions de touristes, mais le chemin est encore long. Le tourisme est un secteur « de cash », c’est-à-dire pourvoyeur de devises. Pour moi, les recettes et la contribution à la couverture du déficit commercial ne manquent pas d’importance. L’obligation de facturation en devises pour les tour-opérateurs non-résidents est une décision capitale qui participera à l’amélioration de tels indicateurs. Quant au nombre des touristes, il est crucial de souligner que le taux d’occupation se situe encore dans la fourchette de 40-45% et, par conséquent, le défi de remplissage est loin d’être gagné.

Les Européens quittent la Tunisie et le profil des visiteurs a changé pendant ces dernières années. Faut-il aller chercher de nouveaux clients? L’arrivée des Russes et la présence des Algériens permettent-elles de nous maintenir à flot ?
Effectivement, la physionomie du tourisme tunisien a beaucoup changé ces dernières années et la crise qui a été suivie par des restrictions sur la destination a obligé les professionnels à cibler les marchés les moins sensibles aux risques, ce sont principalement les marchés russe et algérien. En 2019, les touristes européens ne représentaient que 31% de l’ensemble des arrivées alors qu’ils représentaient 49% en 2010.
De leur côté, les Maghrébins représentent 67,6% en 2019 et si on leur ajoute les Tunisiens résidents à l’étranger et les touristes locaux (dont le comportement à l’achat ressemble énormément à celui des Algériens), on va ressentir clairement ce changement de structure pour le secteur. Le facteur qui peut gêner suite à ce changement, c’est le fait que tant pour les Algériens que les Tunisiens résidents à l’étranger, ces deux segments ne sont pas bien structurés. Les touristes optent pour des hébergements et des prestations qui ne relèvent pas obligatoirement de l’économie formelle. C’est ainsi que les 2/3 des Algériens ne résident pas dans des établissements hôteliers et choisissent d’autres formules comme la location vacances ou l’hébergement chez le citoyen. A mon avis, il est important de conserver le marché algérien qui est un marché régulateur pour nous, tout en travaillant sur la structuration de la demande.

Depuis des années, le modèle qui perdure est celui du tourisme de masse. Cependant, c’est un modèle usé, qui ne peut pas tenir à terme. Que proposez-vous pour améliorer davantage ce secteur ?
Soyons clairs, le tourisme de masse est le produit dominant sur la scène internationale et selon l’Organisation mondiale du tourisme, le balnéaire restera le produit principal d’ici 2050. Pour nous, en Tunisie, c’est le mono-produit qui handicape le développement de l’industrie touristique. On est en train de se contenter de faire ce qu’on a toujours su faire ; on n’a pas essayé de se différencier, de se démarquer et surtout de diversifier notre offre. Depuis plus 20 ans qu’on parlait de la nécessité de diversification (évoquée dans quasiment toutes les études stratégiques : Banque mondiale, Jika, Roland Berger), sans toutefois réussir à mettre en place des produits alternatifs attractifs et à forte valeur ajoutée. A mon avis, il est primordial de réfléchir à un mode de gouvernance optimal (traitement des dossiers d’investissement, prise de décision, contrôle et tutelle, etc.) qui garantit la pérennité de ces produits. Il est, également, important de faire des études sur la demande spécifique aux produits alternatifs (saharien, santé, écotourisme, culturel) pour adapter nos produits d’une part, mais aussi pour réussir à cibler ces segments de marché d’une manière plus efficace. Ma troisième recommandation portera sur les incitations fiscales. En effet, le nouveau code des incitations aux investissements n’est pas assez stimulateur pour les investissements directs ni dans les régions d’arrière-pays, ni concernant certains produits touristiques. On a, donc, besoin de textes plus explicites et plus généreux. Ma dernière recommandation portera sur le mode de fonctionnement de l’administration touristique. C’est un secteur fort sensible aux innovations et il est aussi dominé par le privé. C’est pourquoi l’administration ne peut plus continuer à fonctionner comme tous les autres départements de l’Etat. Les offices de tourisme changent d’objectifs et de fonctionnement, on est loin de l’approche de «bureau d’ordre» mais d’un vrai incubateur hautement branché sur le digital.

Les défaillances du tourisme ont des répercussions profondes et directes sur l’évolution de l’industrie hôtelière, qui constitue la plus grande partie des recettes touristiques du pays. Cette crise relève-t-elle plus de faiblesses structurelles accumulées que d’aléas conjoncturels et ponctuels ?
En 1988, le tourisme tunisien couvrait 89% du déficit commercial du pays. Il a été longtemps assimilé au «trèfle à quatre feuilles» pour l’économie nationale. Néanmoins, on n’a pas su sauvegarder le potentiel touristique du pays après ses 40 glorieuses (1960-2000). Il est évident que la conjoncture a déjoué ce plan de développement (grâce aux attaques terroristes depuis la Ghriba jusqu’à Sousse), mais je dirai plutôt qu’on a subi le syndrome des «fenêtres brisées». En d’autres termes, on n’a pas apporté des solutions, efficaces et en temps opportun, pour des petits problèmes ce qui les a reconvertis, ultérieurement, en de grands problèmes structurels. Les externalités du mono-produit (balnéaire centré sur l’hôtellerie en zones restreintes) peuvent s’avérer fatales dans ce genre de modèle. Il suffit d’évoquer qu’actuellement, et au moment où les arrivées sont en augmentation continue depuis 3 ans, le nombre de lits en exploitation est en régression de 8.000 lits à peu près, ceci n’est pas normal.
L’assainissement financier du secteur est une priorité absolue à mon avis. La dégradation de l’offre, la fermeture chronique de certains hôtels, le déclassement de plusieurs dizaines d’unités ces deux dernières années témoignent des difficultés rencontrées quotidiennement par les hôteliers pour assurer la survie de leurs établissements en conduisant des investissements de renouvellement. Une situation qui devient étranglante pour le secteur touristique.

La Tunisie doit-elle s’orienter vers l’Afrique, un marché jugé vaste à explorer et à exploiter à tous les niveaux ? Sinon, sommes-nous dans l’urgence d’élaborer une stratégie pour conquérir ce marché?
Les touristes africains ont totalisé à peine 50.000 en 2018 mais avec un taux de croissance de 53,6% par rapport à 2010. Le mérite revient à Tunisair qui a renforcé sa desserte aérienne sur le vieux continent ces dernières années. Aujourd’hui, les pays développés ont de grandes ambitions sur l’Afrique du fait des atouts qu’elle présente. En effet, avec un marché de 1,2 milliard d’individus, la plus grande zone de libre-échange au monde et un PIB qui s’est multiplié par 7 entre 1960 et 2018, l’Afrique est un marché qui s’impose de point de vue prospection touristique. D’ailleurs, c’est un marché où les jeunes constituent notre cœur de cible puisque les jeunes de moins de 25 ans représentent de nos jours 62% de la population africaine, contre 44% dans l’ensemble des pays en développement et 27% dans les pays développés. Pour conquérir ce marché, deux éléments sont à prendre en compte : la facilité d’accès (politique de visa) et les routes aériennes.
En ce moment, la RAM (Royal Air Maroc) prend le dessus par rapport à Tunisair, et ceci chavire favorablement au profit de l’industrie touristique chérifienne. Finalement, une grande demande sur le tourisme de santé qui nous parvient des marchés africains, renforcée par une politique tarifaire très compétitive et une excellente réputation de nos compétences médicales et paramédicales. Cependant, il ne faut pas tomber dans les mêmes pièges évoqués précédemment surtout au niveau de la gouvernance de ce produit «alternatif».

Le ministre du Tourisme, René Trabelsi, avait annoncé que le tourisme culturel sera le sujet de 2020, qui ne sera pas l’année des chiffres, mais plutôt celle de la restructuration (l’accueil, le service et l’environnement). Partagez-vous le même avis ou faut-il miser sur d’autres créneaux ?
Pour moi, le tourisme culturel est un autre produit « alternatif » qui ne manque pas d’importance. D’ailleurs, dans plusieurs destinations touristiques (même concurrentes à la Tunisie), la culture est associée au tourisme dans le même ministère. Je crains qu’avec le mode de gouvernance actuel, le tourisme culturel rencontrera le même essor que les autres produits alternatifs, à savoir le saharien, l’écotourisme et le tourisme de santé. On ne peut pas gérer un produit sur lequel on n’a pas la main (tutelle). Je vous assure qu’il y aura des divergences même au niveau de certains concepts de base entre les gens du tourisme et les gens de la culture (surtout au niveau de l’offre). Pour réussir le tourisme culturel, il est essentiel de mettre à niveau les musées, les sites historiques et «touristifier» certains festivals culturels. Ceci ne peut se faire par les seuls moyens de l’Etat, il faut avoir de l’audace pour jouer la carte du «partenariat public privé». En parlant de la culture, il ne faut pas perdre de vue un maillon important de la chaîne de valeur qui est «le guide». La formation de bons guides culturels, multilingues et disponibles en nombre suffisant sur toute l’année nécessite des efforts plus intenses et une nouvelle vision pour cette filière. La signalétique est, de même, un élément à revisiter (quelles langues, emplacement, éclairage, etc).

Les pistes pour améliorer davantage le tourisme ont été identifiées depuis un bon bout de temps et les tiroirs sont pleins d’études coûteuses qui n’ont jamais été mises à profit. Comment voyez-vous l’avenir du secteur ? Quels sont les grands chantiers sur lesquels ont doit encore travailler dans le futur ?
En fait, les études qui ont été faites ont abouti aux mêmes recommandations et, dans l’ensemble, elles sont toujours d’actualité. On était mauvais dans la mise en œuvre des recommandations stratégiques, malgré qu’il y ait eu une volonté consensuelle sur les actions et les axes. Aujourd’hui, la majorité des acteurs du tourisme tunisien connaissent les forces et les faiblesses du secteur mais sur terrain, on a du mal à conduire le changement. Comme disait Coluche « Les portes de l’avenir sont ouvertes pour ceux qui savent les pousser », donc, à mon avis, l’avenir du secteur dépendra largement de la vision stratégique commune à définir aux horizons de 2050. La pérennité de l’activité dépendra du traitement en profondeur des grands dossiers précédemment évoqués, notamment : l’assainissement financier du secteur, le perfectionnement de l’offre (diversification des produits, mise à niveau des établissements d’hébergement), la redynamisation des investissements directs, la modernisation des modes de gouvernance. La signature de la convention de l’open sky serait un facteur favorable supplémentaire (mais non décisif).

Le mot de la fin
Après une période très difficile, il était tout à fait normal de travailler sur un objectif de «maintien», suivi d’une relance progressive. Ceci n’a pas été accompagné d’un traitement performant des problèmes structurels du secteur. A mon avis, il est temps de prendre de grandes décisions capables de révolutionner le secteur touristique. Ce genre de décisions est plus facile à empoigner en période de prospérité qu’en période de «douleur». A l’international, les donnes changent à une grande vitesse (acquisitions, fusions de grands groupes, disparitions et faillites d’autres, etc), le comportement du consommateur est hyper-évolutif, etc. Par conséquent, nous devrions être plus réactifs, plus anticipatifs et bienveillants pour pouvoir améliorer notre positionnement sur le marché méditerranéen, qui est le marché le plus concurrentiel à l’échelle de la planète quant à l’industrie touristique. Aujourd’hui, les défis ne cessent d’augmenter. Outre ceux qui relèvent du marketing et de la rentabilité, nous devrions rajouter les aléas climatiques qui viennent pour compliquer certaines mesures ou choix d’investissements. Il ne faut pas oublier non plus le contexte géopolitique régional avec tout ce qui se passe en Libye. Je termine avec une citation de Xavier Bertrand qui disait «Il y a le temps de la pédagogie, de la concertation, du dialogue, et à un moment donné il y a le temps de la décision».


Le secteur touristique en chiffres
En 2019, le tourisme a battu tous ses records absolus en termes d’arrivées et de recettes en devises. Selon les chiffres du ministère du Tourisme et de l’Artisanat, les entrées ont dépassé la barre des 9 millions de touristes, (ce qui représente une hausse d’environ un million de touristes par rapport à 2018), et les recettes en devises frôlent les 6 milliards de dinars (enregistrant une croissance de plus de 36 % en comparaison à 2018). Le nombre de nuitées dans les unités hôtelières a progressé de plus de 11 % par rapport à 2018 (soit près de 29 millions de nuitées). Jusqu’au 10 décembre 2019, on a enregistré une augmentation de 14% du marché français où le nombre de touristes français a dépassé 850 mille touristes, outre le retour du marché anglais qui a progressé de 70 % pour atteindre environ 201 mille touristes. Le marché italien a également crû de 21,4 % et le marché russe a évolué de près de 6 %, avec l’afflux de 632 mille touristes au 10 décembre 2019.
Par ailleurs, environ 2,6 millions touristes algériens ont visité la Tunisie, soit une progression de 8,3 %. Pour le marché chinois, le nombre d’arrivants a plus que quintuplé depuis 2010 pour dépasser 20 mille touristes au 10 décembre 2019 contre 5.175 touristes au cours de la même période de 2010. Ainsi, la reprise, entamée depuis 2016, s’est confirmée et elle s’est même développée, puisque les progressions continuent à être à deux chiffres. Les performances de l’écrasante majorité des marchés émetteurs de touristes vers la Tunisie sont au vert.

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