Le candidat à la Kasbah, entre ses premières apparitions et les toutes dernières, a opéré une véritable mue autant au niveau du paraître que de l’être. A l’invitation du président du Parlement, il s’est présenté à la tribune, a présenté son programme de politique générale, renouant avec les discours fleuves d’une époque révolue.


La plénière tenue hier, vendredi 10 janvier, au palais du Bardo, consacrée au vote de confiance s’est transformée en une séance de punching-ball sur Habib Jemli et son équipe. Rien ne leur a été épargné. Accusés de régionalisme, de corruption, de plagiat, de manque de compétence, d’expérience, d’indépendance. Et c’est peine perdue que les députés du parti Ennahdha, sur la défensive, ont tenté d’esquiver les coups qui fusaient de toutes parts. Si le chef du gouvernement désigné est la première cible, la partie qui l’a chargé de cette lourde responsabilité, en l’occurrence Rached Ghannouchi et son mouvement, est directement visée par des critiques virulentes qui ont dépassé pour certaines les usages, outrepassant les normes du discours politique pour se transformer en diffamations publiques.

Il faut dire que l’exercice est facile. Face à un Etat affaibli, une équipe gouvernementale fragile, formée à l’issue de longues et âpres négociations, face à un paysage politique atomisé, une économie qui se porte très mal, une situation sécuritaire très inquiétante et des parties étrangères qui sont venues se greffer sur le jeu politique national, tout programme dans ce contexte délétère sera facile à critiquer. Cela a été largement le cas hier.
Cette plénière a été présidée par Rached Ghannouchi. Et à l’instar de toutes les séances publiques d’investiture, celle-ci a démarré par une récitation de versets du Coran et l’hymne national. Le président de l’Assemblée des représentants du peuple, dans une brève allocution, a tenu à souligner l’importance de ce rendez-vous national sur lequel se portent les espoirs du peuple tunisien. Entretemps, pas moins de 100 élus ont demandé la parole. La séance matinale a été levée vers 13h par Samira Chaouachi, première vice-présidente. Celle de l’après-midi a été consacrée également aux interventions des parlementaires, à la suite desquelles le chef du gouvernement sera appelé à répondre et davantage à se défendre, compte tenu de la teneur de la plupart des déclarations-accusations. Le clou de ce marathon est le vote unique des députés en faveur ou contre l’ensemble du cabinet proposé par Jemli. Une majorité de 109 voix est nécessaire.

Préserver le pouvoir d’achat du citoyen est une priorité
Il faut dire que le candidat à la Kasbah, entre ses premières apparitions et les toutes dernières, a opéré une véritable mue autant au niveau du paraître que de l’être. A l’invitation du président du Parlement, il s’est présenté à la tribune, a présenté son programme de politique générale, renouant avec les discours fleuves d’une époque révolue. L’intervention a duré pratiquement une heure de temps.
Il a proposé en substance la création d’un mécanisme exceptionnel lui permettant en sa qualité de chef de gouvernement d’adopter des projets d’investissement prioritaires, d’une agence nationale de gestion des participations publiques, ainsi que la création d’une agence nationale de gestion de la dette publique. Vaste programme ! Jemli a assuré qu’il œuvrera avec son équipe à rétablir la confiance des investisseurs à l’égard de la Tunisie. Il entend par là réduire les délais d’adoption des projets à 90 jours, entre autres. Parallèlement, il s’est promis d’instituer le principe de discrimination positive en faveur des régions intérieures. En étroite collaboration avec la présidence de la République, Jemli a endossé la responsabilité de promouvoir une diplomatie économique active, en vue de renforcer le positionnement du pays sur les marchés classiques et en conquérir de nouveaux.

La corruption gangrène les structures de l’Etat
D’une voix sonore et sur un ton déclamatoire du début jusqu’à la fin, le chef du gouvernent désigné a assuré que des mesures urgentes seront prises afin de rétablir l’équilibre de certains secteurs dont le rendement a accusé des réductions notoires. Il a énuméré, à ce titre, les secteurs des mines, l’industrie, le bâtiment, le transport et l’énergie. L’une de ses priorités, a-t-il martelé, est la préservation du pouvoir d’achat du citoyen tunisien, la lutte contre la spéculation, la contrebande, le marché parallèle. Il a également mis le doigt sur une question controversée de la rationalisation des importations, en vue de réduire le déficit commercial.

Face à un hémicycle qui se vidait au fur et à mesure que l’intervention traînait en longueur, Jemli a fait part de son grand regret de voir la corruption gangréner les structures de l’Etat. Il a tenu à alerter sur la menace qui pèse sur la souveraineté du pays. Dans cet ordre, il a promis d’ordonner les audits des marchés publics à la lumière des rapports présentés par la Cour des comptes et ceux de l’Instance nationale de lutte contre la corruption. Si Jemli a tenu à souligner que ces engagements et programmes lui semblent réalistes, il a annoncé dans son allocution son projet de créer une charte d’honneur fixant les responsabilités de chacun des membres du gouvernement. Dans ce sens, la reddition des comptes sera un mode de fonctionnement auquel se soumettront systématiquement ses ministres.

Aussi, a-t-il tenté de passer en revue tous les maux du pays, en adoptant une démarche exhaustive. Objectif : rassurer tous les secteurs d’activités, le public et le privé, l’administration, les institutions sécuritaires, la douane et l’armée, les couches sociales, notamment les plus précarisées, la diaspora, les jeunes, les pays voisins en rappelant les fondamentaux de la politique étrangère tunisienne à l’endroit de la crise libyenne, notamment.

Comment faire quand les caisses sont vides ?
Problème. Faute de ressources, il sera difficile de mettre en œuvre ce programme ambitieux. C’est pourquoi l’intervention du candidat Jemli a été davantage perçue comme un discours rhétorique sans lien réel avec la situation du pays, manquant de vision claire et surtout de modalités d’applications, alors que les caisses de l’Etat sont vides. La situation étant ce qu’elle est, il n’a pas objectivement convaincu.
D’un autre côté, la veille de cette séance, jeudi au soir, régnait dans le pays une atmosphère étrange, voire lugubre. Tous les partis politiques qui comptent étaient en conclave, y compris Ennahdha, lequel, théoriquement, non seulement son vote est acquis, mais également celui de ses partenaires déclarés ou pas. Cette fois-ci, la chance semble s’être retournée contre Montplaisir. Une longue nuit d’accords et de désaccords et probablement de tractations entre les blocs qui pèsent à l’hémicycle s’est transformée à terme en une véritable « nuit des longs couteaux ». Les annonces de vote négatif déferlaient via les communiqués et les déclarations tardives, laissant présager un large désaveu à l’endroit de ce gouvernement mort-né. Cela dit, des divisions traversant les formations politiques commençaient à pointer dans cette nuit obscure, cédant la place au doute quant au sort de Jemli ; accèdera-t-il à La Kasbah ou pas ?

L’intérêt national au-delà des ambitions politiques
Au lendemain, des 217 élus, seuls 188 étaient présents au démarrage de la séance. Ceux qui ont pris la parole annonçaient tour à tour un non définitif. Malgré cela, un bruit de couloir laissait entendre que le gouvernement obtiendra la majorité requise. Au moment où nous mettions sous presse, le doute persistait encore. Personne ne savait, sauf ceux qui étaient dans le secret des dieux, si le gouvernement Jemli obtiendrait le nombre de voix requis ou pas. En cela, il y a un responsable, Rached Ghannouchi. A trop désirer avoir la main sur tout, il a fini par la perdre. Habib Jemli, surtout, lors de la première période des négociations, n’a pas su convaincre ni fédérer. En est-il personnellement responsable, après avoir été jeté dans la gueule du loup sans y être forcément préparé ? Jemli a tenté de se rattraper, de relever les défis, de passer outre les tergiversations des uns et des autres et de former son équipe, malgré les nombreux obstacles et le jeu politico-politicien auquel se sont adonnés à loisir grand nombre de dirigeants politiques. Maintenant place aux questions. La première : le pays supportera-t-il une nouvelle phase de vacance de pouvoir ? La deuxième : qui mettra l’intérêt national au-delà des ambitions politiques, des intérêts partisans et des ego ? On le saura.

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