Un si beau titre pour une pièce qui résume la frustration de deux acteurs qui se retrouvent et se confrontent à la solitude et au questionnement de soi et leur rapport au monde. «Aurore en bouche » le week-end dernier à El Teatro et bientôt d’autres cycles.


Le duo Nejma Zeghidi- Mourad Khanfir rendait si bien l’univers rêvé de Rémi Sermini, une adaptation du texte théâtral de l’auteure syrienne Haya Hasani. Ce texte intense en émotion écrit en arabe littéraire a fait l’objet d’une réflexion à plus d’un niveau : d’abord la réécriture et l’adaptation en dialectal tunisien et la dramaturgie que lui a réservé Rémi Sermini, ensuite la construction des personnages.
Le passage par ces nombreux filtres a rendu le texte aérien, facile à aborder malgré la complexité de sa thématique et l’aspect hermétique qui le caractérise.

L’écriture scénique de Rémi Sermini, comédien et metteur en scène en résidence à El Teatro, ne s’inscrit dans aucune temporalité, un huis clos hors du temps réunit deux personnages. Le masculin et le féminin, quoique bien soulignés par les acteurs, s’apprêtent à toute forme d’interprétation. Tous les deux se rejoignent dans la même quête et la même souffrance, mais cela s’exprime selon deux trajectoires distinctes. Le jeu se construit en contrepoint, telles deux variations sur un même thème. Lui, dépressif, mélancolique, aux mouvements lents et au débit retenu, elle, nerveuse, hystérique, au jeu agressif et à la diction emphatique, ses sentiments et ses idées s’expriment dans un style bien appuyé comme si elle était en représentation, ses mouvements sont amples, son espace bouffe celui de l’autre jusqu’à lui couper tout élan.

«Aurore en bouche», un si beau titre pour une pièce qui résume la frustration de deux acteurs qui se retrouvent et se confrontent à la solitude et au questionnement de soi et leur rapport au monde. Les comédiens face à leurs envies et à leur désir d’aller vers l’autre sont la seule résonnance de leur parole. Ils se retrouvent comme les deux faces d’une seule pièce, s’opposent et se complètent.
Nejma Zeghidi, qui revient aux planches après une longue éclipse, se charge de sa propre frustration et dégage une tout autre énergie qu’on ne lui soupçonnait pas. Elle offre un jeu agressif et violent qui se confronte à celui de Mourad Khanfir dont la présence est si subtile qui lui permet de trouver sa place face à l’avalanche émotive de sa partenaire.

Les deux acteurs-personnages concentrent leur dialogue autour d’un objet de désir—un être absent—qui traque, qui aime, qui martyrise, qui abandonne, qui bouleverse chacun d’eux et fractionne « le couple ». Le monde extérieur n’intervient que via des sons : sonnerie de téléphone, des coups à la porte, et enfin une alarme… l’extérieur est un espace par lequel le danger arrive, c’est la porte par laquelle s’immisce l’étranger…
«Aurore en Bouche» est une pièce qui pose plus de questions, qui donne des réponse ou expose un point de vue. Elle s’adonne aussi à un jeu de style et à une composition scénique. Ce que nous lui reprochons par moments est l’insistance du metteur en scène à vouloir maintenir le même rythme tout au long de la pièce et à mettre sous tension ses comédiens parfois sans réel motif. L’écriture est agressive dans l’ensemble, elle bouscule le spectateur et peut rebuter certains, faute de dosage et d’installation de la situation. Le metteur en scène nous balance ses états sans nous préparer et sans donner d’indice. La question traitée n’est pas un sujet accessible, il fallait peut- être mieux préparer son approche pour nous éviter ce sentiment d’étouffement et nous placer plutôt dans l’empathie que dans l’apathie.

Charger plus d'articles
Charger plus par Asma DRISSI
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire