Neuf années de révolution, jalonnées d’avancées politiques qui font de la Tunisie un modèle en matière de transition démocratique dans le monde arabe. Sauf que ces réalisations ont été accompagnées par des échecs d’une ampleur sans précédent sur le plan économique et social où le fossé se creuse, de jour en jour, entre les Tunisiens, sur fond d’incapacité et d’incompétence d’une élite politique préoccupée plutôt par ses propres intérêts


Quand les Tunisiens célèbrent aujourd’hui, mardi 14 janvier, le 9e anniversaire de la révolution de la liberté et de la dignité, ils ne peuvent échapper à la question centrale que tout le monde se pose et à laquelle personne n’est en mesure de prétendre connaître la réponse: les objectifs et les revendications pour lesquels tant de jeunes ont donné leur vie ont-ils été concrétisés ?

Et les questions de se multiplier : neuf ans après la révolution, les acteurs du paysage politique et civil national, qu’ils appartiennent aux partis qui se sont succédé au pouvoir ou qu’ils fassent partie de l’opposition, ont-ils réussi à jeter les bases d’une vie politique digne ou à la hauteur de ce que les Tunisiens attendaient quand ils ont décidé de renverser le régime et d’imposer la démocratie en tant que système politique et en tant que mécanisme unique pour l’accès au pouvoir et la gouvernance du pays ?

Les démons du passé, les frustrations et les disparités en matière de développement dont souffrent, particulièrement, les régions dites défavorisées ont-ils reçu le traitement requis, c’est-à-dire les gouvernements post-révolution (Troïka I et II, les gouvernements Mehdi Jomaâ, Habib Essid et Youssef Chahed) sont-ils parvenus à réduire le fossé développemental, voire civilisationnel, qui a divisé la Tunisie en deux, une Tunisie du progrès et de l’essor et une Tunisie de la détresse et de la souffrance ?

Les neuf années post-révolution ont-elles réussi, à travers les différentes instances créées, à réconcilier les Tunisiens, à éradiquer le sentiment de la «hogra» enraciné particulièrement auprès des citoyens des régions qu’on dit avoir raté le train du développement et à réveiller parmi les habitants du Sud, du Nord-Ouest, du Sahel et notamment des régions limitrophes des frontières libyennes le sentiment d’union nationale et de destin commun, sentiment perdu et menacé d’extinction à la suite de plusieurs décennies d’oubli, de marginalisation et d’exclusion ?

Et ces neuf années qui ont introduit une nouvelle donne née à la faveur de la révolution: l’apparition d’organisations terroristes ayant investi les montagnes pour lancer ce qu’elles appellent le «jihad» afin de créer un «Etat islamique», comment les Tunisiens ont-ils réagi à ce phénomène et qu’est-ce qu’ils ont accompli dans le but de libérer leur pays et de le débarrasser de ce cancer incurable ?

Des instants historiques, des échecs impardonnables
Apporter une réponse exhaustive à toutes ces interrogations n’est point facile tant que la décennie de la révolution est jalonnée à la fois d’acquis qu’on est unanime à qualifier d’historiques et de fondamentaux dans le parcours civilisationnel du pays sur la voie de la modernité et du progrès et aussi traversée par des échecs qui ont failli torpiller la révolution et ses objectifs et de pratiques irresponsables de la part malheureusement aussi bien des forces antirévolution que des révolutionnaires qui ont confondu précipitation, adolescence politique et propension à la revanche à prendre sur les bourreaux du régime défunt avec pragmatisme, gestion intelligente des contradictions, réconciliation des Tunisiens dans son acception civilisationnelle et enfin gouvernance judicieuse des affaires du pays, loin des ambitions personnelles et des agendas partisans.

Ainsi, volet acquis et réalisations que le monde, plus particulièrement les pays démocratiques, salue pour leur originalité et pour leur caractère historique, l’on ne peut oublier les avancées politiques réalisées en moins de dix années ayant fait de notre pays un modèle de transition démocratique, dans le monde arabe où les révolutions dites du «printemps arabe» ont malheureusement échoué à installer les fondements de la démocratie et ont enregistré un revirement certain vers la dictature et la répression ou ont entraîné leurs pays dans l’inconnu, la guerre civile et les affrontements infinis.

Quand on se rappelle les étapes historiques des élections de l’Assemblée nationale constituante (ANC) où les constituants ont élaboré la Constitution du 27 janvier 2014, l’année fertile du Dialogue national, les élections législatives et présidentielle de fin 2014, la journée historique du 25 juillet 2019, journée du décès du président Béji Caïd Essebsi et du transfert pacifique et dans le respect des règles démocratiques du pouvoir à Mohamed Ennaceur, à l’époque président du Parlement, et enfin l’élection présidentielle et les législatives de fin 2019, on ne peut que se sentir fiers d’être Tunisiens et de vivre en citoyens libres et responsables ces instants civilisationnels où l’on assiste à la migration définitive de son pays vers la démocratie, la participation citoyenne et la liberté.

Malheureusement, l’on ne peut ignorer les faux pas qui ont accompagné les réalisations politiques durant la décennie de la révolution, notamment au plan économique où les disparités régionales se sont renforcées, où les prix ont atteint des niveaux vertigineux menaçant le pouvoir d’achat des salariés qui découvrent que les majorations salariales s’évaporent avant même de débarquer dans leurs comptes bancaires, où la dette publique et l’inflation ont enregistré des records, où la corruption gangrène toutes les structures étatiques de l’avis même des responsables et où le chômage, notamment dans les régions défavorisées, connaît une progression fulgurante.

Tous ces maux, toutes ces problématiques sont aujourd’hui au fronton des préoccupations tant des responsables gouvernementaux que des Tunisiens qui, tout en se félicitant des avancées démocratiques, expriment leur déception et leur méfiance quant à l’avenir du pays qui s’annonce morose et incertain.

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