Bénéficier de l’expertise suédoise en matière de sécurité routière est une occasion inouïe pour la Tunisie afin de provoquer un électrochoc et une prise de conscience collective. Le programme « vision zéro», soit aucun mort sur la route est là pour montrer la voie à suivre et faire réfléchir.

Un événement majeur en matière de sécurité routière ayant rassemblé une pléiade d’experts internationaux et nationaux s’est déroulé dans la soirée du mercredi 15 janvier 2020 à l’hôtel Laico-Tunis. Ce sont précisément des experts suédois qui sont venus apporter une pierre à l’édifice. Les pays scandinaves sont connus pour une grande qualité de vie notamment sur les routes avec un nombre très réduit d’accidents ou de morts.
D’ailleurs Stockholm, capitale suédoise, abritera un sommet international en matière de sécurité routière les 19 et 20 février 2020 au Waterfront Congres Center et sera co-parrainné par l’Organisation mondiale de la Santé. A ce titre, la Tunisie sera honorablement représentée par de nombreuses associations de sécurité routière dont l’Association des Ambassadeurs de la sécurité routière. Auparavant, Mehdi Kattou, modérateur de l’événement, n’a eu de cesse d’identifier une convergence de vues entre les différents responsables qui sont intervenus, étant donné la complexité du débat qui a plutôt divisé sur certains aspects.

Il a donné le ton de l’événement : «Il faut mettre l’accent sur une plaie béante pour une prise de conscience collective. Il faut un catalyseur avec des objectifs communs. Un million de morts est une statistique, un mort est une tragédie. La mort sur la route n’est pas une fatalité. De nombreux pays ont amélioré la situation en matière de sécurité routière. Il faut s’inspirer des expériences des autres».
L’état de l’infrastructure, la signalisation, l’impunité, le manque d’autorité sont des données indispensables à mesurer avant d’entreprendre toute action de mise à niveau. L’optimisation des ressources actuelles doit aller de pair. Kattou poursuit:« Ce ne sera que par l’action collective est non par celle de l’alignement des planètes que des résultats seront obtenus malgré l’environnement anxiogène».

M. Aziz Zouhir, Président de la Chambre de commerce tuniso-suédoise et S.E. Mme Anna Block Mazoyer, ambassadrice de Suède à Tunis, ont fait chacun une brève allocution pour consolider la portée de l’événement. Le chiffre astronomique de plus de 1000 morts dans l’année sur les routes en Tunisie a eu un large écho. Mme Mazoyer donne ses impressions, «1,35 millions de personnes décèdent sur la route dans le monde chaque année. Toute vie est sacrée et chaque victime est un blessé grave de trop».
Elle salue l’action de la Chambre tuniso-suédoise et celle de la société civile tunisienne. Elle rappelle que chacun de nous a forcément perdu quelqu’un sur la route ou vécu une frayeur, ce qui n’est pas acceptable. Venant en appui à la Tunisie, la Suède a lancé une «vision zéro» accident qui a donné des résultats réels dont elle veut transmettre l’expérience et partager les possibilités. « Il ne s’agit pas d’actions complexes, ni coûteuses. L’objectif est de rapprocher les deux pays et faire bénéficier la Tunisie de l‘expertise suédoise», conclut Aziz Zouhir.

La « vision zéro »n’est pas une utopie

Le thème de la conférence intitulé : «Sécurité routière : un engagement pour le présent et un défi pour l’avenir» a débuté par un brillant exposé de M. Hassen Zargouni, CEO Sigma Conseil. M Zargouni a rendu hommage à l’Atpr, Association tunisienne de la prévention routière qui a rendu possibles les visites et contrôles techniques des voitures depuis de longues années selon d’autres intervenants qui se sont joints à cet hommage solennel.
Zargouni affirme que l’Atpr donne les bonnes consignes pendant les vacances. Il faut savoir que l’ASR a fait fort pendant le dernier réveillon en avertissant les usagers sur les dangers de l’alcool notamment et les veillées nocturnes. Dans son intervention, Zargouni a tenté de faire une analogie de la situation tunisienne qui peut se rapprocher de celle de la France pour ne pas viser trop haut avec la Suède.

«En Tunisie il y a 9 véhicules pour 1000 habitants alors qu’en France 48 pour 1000 habitants. Le parc automobile tunisien ne se renouvelle pas vite. Nous sommes un pays sous-équipés en autoroutes. Pourtant, les autoroutes font moins d’accidents que les routes nationales, d’agglomération. L’autoroute nouvelle qui relie Sfax-Gabès n’est pas classée comme autoroute pour des raisons techniques».
Depuis 2018, la Tunisie déplore 1205 morts, ce qui est « terrible» traduisant la perte de visages, de sourires. Il raconte une triste histoire pour ne pas oublier les blessés graves : «Le centre médical de Jebel-Oust est à visiter. On y voit une mère avec son fils blessé qui n’arrive plus à marcher. On oublie les blessés. Les certificats médicaux initiaux ne déclarent pas toujours l’accident». Il poursuit son analogie avec la France dont la Tunisie doit s’inspirer, elle qui a enregistré 1500 morts les deux dernières années. « Ça nous situe dans la moyenne mondiale contrairement à ce qu’on annonce. La France est une moyenne européenne. Ce ne sont pas des Martiens mais des gens comme nous».

Les bons points de la France qui a légiféré sur l’alcool dans les zones urbaines ont été présentés. L’obligation de porter la ceinture de sécurité dans les villes où près de 60% des accidents se déroulent à moins de 30 km de chez soi. La répression a du bon dans ce sens, puisque les résultats se font suivre. La mise en place de nombreux radars en France et au Portugal a donné de grands résultats également. La Tunisie devrait leur emboîter le pas. Ce qui intrigue est qu’il y a une réticence à ce niveau, puisque rien ne l’empêche d’agir mais sans doute à cause du vandalisme ou du manque de civisme !

Faire évoluer les mentalités

Les deux experts suédois ne sont pas allés par quatre chemins pour démontrer les brillants résultats de la Suède en la matière. En premier, M. Ruggero Ceci de la Swedish Transport Administration, a présenté « La vision zéro ou comment sauver des vies en mettant en place un système sûr». L’expert suédois parle d’erreurs humaines mais il faut tout mettre en œuvre pour améliorer la situation. Il présente un diagramme qui présente les statistiques sur le nombre de morts sur la route de 1986 jusqu’à aujourd’hui en Suède avec une remarquable baisse au fil des ans, présent et avenir de la sécurité routière.  Mme Sarra Ben Rejeb, ancien secrétaire d’Etat auprès du ministre du Transport et M. Hichem Ben Ahmed, député et ex-ministre du Transport ont couronné les débats en donnant la vision politique au sujet de la sécurité routière avec les obstacles qui entravent l’amélioration de la situation à l’échelle nationale.

M. Ben Ahmed donne sa lecture de la situation assez critique. Le transport public qui constituait 70% de l’ensemble des moyens de transport contre 30% pour les voitures, il y a plusieurs décennies, s’est complètement inversé pour une proportion qui a basculé à 70% pour le transport privé ou individuel grâce aux voitures contre seulement 30% pour le transport public. Le nombre affligeant d’accidents aux passages à niveaux des trains notamment des passages clandestins interloque. Il n’y a aucun recensement des points noirs en Tunisie qui permet de classer les routes dangereuses ou mortelles.

Mme Ben Rejeb a appelé à la révision du Code la route puisqu’il n’est plus adapté aux besoins actuels de mise en place de radars, datant des années 1980. La durabilité, la mobilité dans le transport routier sont importants car les morts sur les routes coûtent très cher aux communes et collectivités locales. « En matière de sécurité routière, on ne peut pas avoir un tel chiffre l’objectif est d’avoir zéro tué sur la route», affirme consternée et sans voix une intervenante.
M. Mohamed Ikbal Souissi, de la Chambre nationale de l’agriculture biologique et du tourisme vert, n’a pas mâché ses mots pour revenir sur les dernières tragédies routières lourdement mortelles. Il estime que l’accident d’Amdoun survenu le 1er décembre 2019 ayant causé 29 morts aurait pu être évité par le chauffeur s’il avait respecté le Code de la route malgré l’état de l’infrastructure. Il est également revenu sur le décès des treize ouvrières agricoles à Sidi Bouzid en avril dernier avec des solutions qu’il voudrait transmettre en personne à son excellence l’ambassadrice de Suède.

Enfin, les derniers aspects d’ordre éducationnel avec l’encouragement du secourisme avec comme en Europe doit se faire en Tunisie. «Il n’y pas d’éducation dès 12 ans sur le secourisme dans le milieu scolaire. Pourtant en Tunisie, on enregistre plus de blessés que de morts», affirme M. Zargouni.
Le contrôle routier et la répression constituent la seule alternative immédiatement possible selon Mme Ben Rejeb qui estime que la situation est encore trop complexe pour agir plus concrètement.

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