Selon le journal électronique «Leaders», M. Ghazi Gherairi, ambassadeur et délégué permanent de la République tunisienne auprès de l’Unesco a remis au cours d’une réunion tenue la semaine dernière, avec Mme Mechtild Rössler, directrice du Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, le dossier relatif à l’«Habitat Troglodytique et le monde des ksours du Sud de la Tunisie» en vue de son inscription comme bien en série sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco.
Selon M.Ghazi Gherairi, «ces habitations troglodytiques et ces ksours archéologiques, dont l’histoire remonte à des siècles, sont considérés comme un symbole de la capacité de l’homme à s’adapter à son environnement ainsi qu’un témoignage de l’ingéniosité architecturale des habitants du Sud tunisien».

Un effort de préservation
En effet, voilà des années que l’Institut national du patrimoine de Tunis (INP) s’emploie à la restauration du village de montagne de Toujane (délégation de Mareth) et des villages berbères de Taoujout (délégation de Matmata-ville ancienne) et de Zraoua (délégation de Matmata, nouvelle ville). Ce projet s’inscrit dans le cadre de la préservation des spécificités berbères et arabes de ces localités en vue de les intégrer dans les circuits touristiques. Il consiste en la restauration de ces villages, à travers notamment la mise en valeur des habitations bâties sur les flancs des montagnes, la rénovation des façades, la réparation des fissures dans les murs et des voûtes longitudinales.

Tout en veillant à préserver les monuments religieux dans ces villages. Les travaux ont porté, notamment, sur la construction de murs d’enceinte, tout le long des versants des montagnes, afin d’empêcher les glissements de terrain, ainsi que sur le dallage des rues principales de ces localités.
Il est à signaler que ces villages, qui témoignent de la tragédie berbère en Tunisie, occupent une position stratégique sur la carte des nouvelles routes de montagne reliant les pôles touristiques et archéologiques, dans le Sud tunisien, tels que Djerba, Zarzis et le Djérid.

Le Ksar
Le ksar ou gsar, selon Hedi Ben Ouezdou, est une sorte de quadrilatère formé par un ensemble d’alvéoles superposées ayant pour nom ghorfa : cellules oblongues de 4 à 5 m de profondeur et de 2 m de hauteur, divisées en compartiments et niches où l’on ensilait les céréales, l’huile et le fourrage.
Le ksar peut servir de refuge comme il deviendra en temps de paix, en même temps que grenier, un lieu d’échange et de vie sociale. Le commerce-marché hebdomadaire et les réunions des hommes se font au ksar mais on n’y habite jamais. Le ksar peut remplir d’autres rôles, comme les fortifications romaines. Il est le lieu de festivités, d’enseignement, bref d’organisation sociale et religieuse.
Les ksours se caractérisent par le choix du site : crêtes plates ou vallées abritées, et par leur plan d’aménagement. Le choix du site dote ces forts de dimensions stratégiques : accès difficile aux étrangers à la communauté propriétaire, observatoires permanents.

Tataouine
La région de Tataouine donne presque le vertige avec ces paysages lunaires à perte de vue où quelques camélidés à la démarche titubante pâturent tranquillement sans se soucier du temps. Quand vous découvrez cette région, une impression grisante d’être le premier ou presque à fouler le sol s’empare de vous. Ici, le temps ne semble pas avoir de prise sur ces paysages minéraux où les premières traces de la vie remontent à plus de 250 millions d’années. Tataouine, ce jeune gouvernorat qui couvre à lui seul le tiers du territoire tunisien, a été le règne des dinosaures pendant l’ère tertiaire et secondaire.

Voilà une ville bien singulière qui dévoile ses lumières, ses parfums, mais qui se livre chichement au visiteur. Timide mais souriante et charmeuse comme ses habitants, cette ville, longtemps considérée comme la porte de l’Orient, conserve jalousement un riche patrimoine architectural et un savoir-faire artisanal qui reflètent la grandeur de ce carrefour de civilisation, mais aussi la tragédie berbère. La tirade lancée par un poète de la région est plus que juste : «Ô Ksar, qui défie le temps, même vide tu seras grand». En effet, les ksours sont une spécificité architecturale singulière dans cette région. La région de Tataouine se distingue par la présence de nombreux ksours. On compte plus de 168 ksar et plusieurs villages de montagne : Chenini, Guermassa, Douiret… Ces édifices, marquant l’empreinte de l’homme dans le paysage, occupent des sites très diversifiés, à partir des sommets du Jebel jusqu’à la plaine de la Jeffara.
Les travaux de conservation et de mise en valeur de l’INP, destinés à promouvoir le tourisme culturel, comptent dix ksours : Ouled-Soltane, Beni Barka, Tounket, El-Ferch, Guermessa, Douiret, Tamellist, El-Zahra, Chénini, El-Gaâ et trois villages de montagne : Guermassa, Chénini et Douiret.

Toujane et Zraoua, deux sentinelles
Le village de Toujane est situé sur la cîme d’une montagne haute de 700 mètres surplombant la mer et les plaines d’El Arradhe et Jaffara. Pour sa part, le village de Zraoua se situe à une hauteur de 200 mètres au- dessus du niveau de la mer, à un point de passage stratégique entre le Sud-Est et les villes du sud-ouest du pays.
Après une route sinueuse et saccadée qui serpente tout le long du djebel, une tache blanche trahit la présence humaine dans le village des Douiret.

Un village caméléon qui épouse la couleur rougeâtre de ce mont et est difficilement détectable. C’est un ksar de montagne. «Le ksar constitue une réponse à des conditions naturelles, historiques, économiques et sociologiques. Pour réaliser l’adaptation de l’Homme à son milieu, le ksar a dû évoluer progressivement à travers l’histoire pour occuper à chaque période une place dans la vie de la région», écrit le géographe géomorphologue, Hedi Ben Ouezdou.
Sur la route du grand Sud, entre Médenine et Tataouine, on rencontrera plusieurs constructions étranges, mystérieuses. Ce sont les châteaux du désert dits ksours que l’on peut classer selon leur situation en ksar de plaine ou de montagne.

Matmata, une forteresse de terre
Ceux qui visitent la Tunisie et ne se rendent pas à Matmata ont, quelque part, manqué une occasion pour connaître une architecture singulière : les habitations troglodytes.
Matmata, ensemble de plusieurs villages, est le nom des tribus berbères réfugiées dans cette région à l’aspect insolite.
Les berbères, aujourd’hui en grande partie arabisés, occupent encore des villages construits à flanc de montagne. Au sud de Gabès, se dressent tout à coup des montagnes ocres, dénudées, qui atteignent 700 m de hauteur. Des mamelons coniques sont profondément découpés et séparés par d’étroits ravins où poussent figuiers, oliviers, orge et quelques palmiers chétifs.

Ces villages invisibles sont formés de plusieurs habitations troglodytes enfouies sous terre. Une terre semblable au sol lunaire criblée de trous géants. Chaque cratère est en fait une maison. Un tunnel permet d’accéder à une sorte de «puits», véritable entonnoir circulaire qui découpe le sommet d’une colline et autour duquel sont excavées les pièces d’habitation et d’engrangement. Le long du boyau d’entrée sont creusées étables et remises à outils. On débouche sur une cour circulaire. Dans les parois argileuses, des «patios» sont grossièrement creusés en niches qui forment les chambres à provisions et de salles communes.

Au niveau supérieur, les pièces, qui ne sont souvent accessibles que par une corde, servent de greniers. On y fait «couler» les céréales, par un étroit conduit qui prend sur l’extérieur. Dans la cour, sont entassés d’énormes silos à gains tressés en alfa. Les niches, indépendantes les unes des autres, sont remarquablement climatisées, fraiches l’été lorsque la température ambiante dépasse les 40°, tempérées l’hiver.
A 40 km seulement de la mer et à 400 m d’altitude, Matmata bénéficie d’un air pur et sec. Les habitants y vivent longtemps et en bonne santé. Si Matmata est considérée comme le prototype du village troglodyte à plusieurs kilomètres à la ronde, d’autres villages de même type et peut-être plus «vrais», car moins fréquentés, comme Béni Aissa, Chembali, Techine, s’enfouissent sous la terre.

La réalité rejoint la fiction…
En hiver et jusqu’au mois de juin, les célébrités mondiales y viennent se détendre, prendre une cure de soleil, goûter au charme paisible des oasis, et certains se gardent de manquer les fêtes de fin d’année et le festival saharien de Douz.
Une population laborieuse vit dans des villages dans lesquels un œil non averti ne découvre que des cratères où se dissimulent les habitations formant un véritable paysage lunaire. C’est aussi un lieu de méditation, de concentration et d’inspiration où seul le silence est grand. Paysage que le cinéaste américain George Lucas a bien exploité pour réaliser sa célèbre série «La guerre des étoiles» et «Les aventuriers de l’Arche perdue».

En effet, ce sont les vétérans de l’image, des hommes à la sensibilité à fleur de peau, qui ont succombé au charme saharien de notre pays, en l’occurrence de ces cinéastes qui ont repéré dans ce désert un plateau de tournage en plein air. Ainsi, de longs métrages aux succès indélébiles, tels que Le patient anglais, Le Messie, La vie au paradis, Le ciel sous le désert, ont vu le jour grâce à cette mer de sable onduleuse où perlent sous le soleil le quartz et la silice.
Des dizaines de séries de films tunisiens ont été également tournés ici: les contes de Laroui, les deux films de Naceur Khmir : “Les baliseurs du désert” et “Le collier perdu de la colombe”, “Paroles d’hommes” de Moez Kamoun, “No Man’s Land” de Nidahl Chatta et des films de Tayeb Louhichi de Abdellatif Ben Ammar, de Khaled Ghorbal, Nacer Ktari et la liste est longue à côté des dizaines de courts métrages.

Spielberg affirme que sur le tournage de Star Wars en allant de Nefta à Tataouine et en traversant le Chott, au mois d’août, il a vu E.T., son célèbre personnage descendre des mirages. C’est ainsi qu’E.T. est né au Jérid. Jules Verne a fait arrêter la cavale de son héros évadé de la prison de Gabès dans son fameux livre «La mer intérieure» à 14 km au nord de Nefta au bord de Chott el Gharsa. Cet étrange et agréable roman sur l’utopie d’un certain Roudaire qui voulait transformer le Chott du Djérid en une mer intérieure en projetant de creuser un canal à partir du Golfe de Gabès.
Mais le Sahara tunisien, le plus sûr des déserts, offre aussi des panaches de verdure, des palmiers-dattiers où s’accrochent des doigts de lumière et de miel.

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