Du 6 au 10 juillet 2020, à quelques mois du Sommet de la francophonie, aura lieu le XXIe congrès mondial des sociologues de langue française en Tunisie, un événement de taille pour la discipline qui a choisi le cinéma pour montrer à ses invités du monde entier le regard que les Tunisiens portent sur leur société, en s’associant avec la Cinémathèque tunisienne. Entretien.


Comment vous vous êtes associé au cycle «La marginalité dans le documentaire tunisien» organisé par la Cinémathèque ?
L’idée s’inscrit dans le cadre de notre congrès mondial qui se déroulera en juillet 2020 et dont la Cité de la culture est partenaire. On a donc rencontré les principaux acteurs des pôles de la cité de la culture, entre autres les responsables de la cinémathèque et en l’occurrence Hichem Ben Ammar. L’idée était de lui demander si on pouvait présenter quelque chose à l’adresse des congressistes qui seront un bon millier de sociologues francophones. On a donc pensé à faire quelque chose autour de la marginalité. Il fallait créer de la cohérence dans ce cycle de films. L’idée de Hichem Ben Ammar était aussi de traiter la marginalité à travers un genre qui est, en lui-même, marginal, à savoir le documentaire. Il s’agit d’une liste de films que nous avons validés ensemble.

Ce thème de la marginalité vous paraît représentatif de la Tunisie aujourd’hui ?
Le thème de la marginalité est lui-même lié au congrès. En effet, le thème du congrès est «La société morale», c’est-à-dire l’idée selon laquelle la société se met en question, se met en examen. La sociologie est une discipline qu’on qualifie souvent de science réflexive. Une science à travers laquelle la société se pense. Le cinéma en général, et le documentaire comme genre, est aussi une manière que la société a pu inventer pour se penser. Cette réflexivité est un point commun entre la sociologie et le cinéma et il y a un moyen de la présenter à travers le thème de la marginalité. On voulait offrir à nos congressistes un produit qui leur permette de voir comment les Tunisiens se pensent et comment ils critiquent leur société. Faire quelque chose sur la marginalité, c’est montrer que la société n’est pas tout à fait homogène, qu’elle n’est pas standardisée ; qu’il y a des formes de domination culturelles qui la traversent. Au cœur de la sociologie, il y a le dévoilement de cette domination et au cœur du documentaire, aussi, il y a cette forme de dévoilement. Sur un autre plan, je dirais que la marginalité n’a aucune connotation négative dans l’esprit d’un sociologue. Il ne faut pas la penser comme un pathos. C’est le propre de toutes les sociétés : il y a la norme et la marge et l’une ne peut exister sans l’autre. Dans ce cycle de films, on a voulu, également, montrer divers types de marginalités : économique, sociale, etc. Ce cycle de films est une sorte de première de ce qui aura lieu en juillet prochain au cours du congrès de l’Aislf.

On croit savoir qu’il y aura un autre film qui n’a pas encore été annoncé…
En effet, on ne l’a pas annoncé parce qu’on n’a pas encore eu les droits, mais c’est un film qui a été réalisé par Jean-Louis Bertuccelli à partir du livre de Duvignaud «Chébika». Le fait de projeter ce film fait à partir d’un livre emblématique pour la sociologie en Tunisie est très symbolique. Pour introduire la plénière consacrée à la sociologie tunisienne dans le congrès, nous comptons projeter ce film qui s’intitule «Remparts d’argile». Nous sommes encore en train de négocier les droits.

Parlez-nous du congrès de l’Aislf…
Le congrès est une activité très importante dans la vie de l’Aislf. Cette association regroupe plus de 2000 sociologues répartis sur le monde avec une forte concentration en France, en Suisse, en Belgique et au Canada, il y a aussi des membres issus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et d’autres pays. Le congrès est la grand-messe de la sociologie francophone qui a lieu tous les quatre ans. Le dernier a eu lieu à Montréal ; celui de juillet prochain est le premier congrès organisé en Tunisie depuis 1971 et qui a permis l’arrivée à la présidence de l’Aislf de Chedly Ayari, aujourd’hui président d’honneur. A l’époque, le congrès s’était tenu dans le climat politique autoritaire que l’on connaît. L’organisation du prochain congrès est portée par moi-même et par mon collègue Abdessatar Sahbani, mais aussi par une équipe de collègues qui travaillent d’arrache-pied pour en faire une réussite.

Où en êtes-vous dans les préparatifs ?
Les préparatifs ont commencé depuis juillet 2016, juste à la fin du dernier congrès de Montréal. Il y a plusieurs phases dans ces préparatifs, dont la première est d’ordre scientifique. Il fallait d’abord faire émerger un thème qui soit fédérateur. Nous avons eu beaucoup de débats aussi sur le titre qui est «La société morale». Le thème a été arrêté depuis plus d’une année. Mais le plus important pour moi est la mobilisation des sociologues tunisiens. Leur implication est à mes yeux primordiale, car ce congrès doit se faire pour eux, avec eux et avec leur soutien. En ce qui concerne les partenaires, nous avons choisi d’organiser le congrès avec l’Université de Tunis El Manar. D’autres partenaires ont ensuite rejoint la dynamique, comme la Cité de la culture, Beit Al Hikma, l’Irmc, le Craep, l’IFT, l’Afturd, et d’autres encore.

Quels sont les critères de choix des thèmes et est-ce qu’il y a des garde-fous ou des lignes rouges ?
L’Aislf a une charte éthique qui porte sur d’innombrables sujets. L’un des principes de l’Aislf est que le congrès doit être un moment de réflexion ouvert et libre. Par exemple, on n’a jamais fait et on ne fera jamais un congrès qui s’inscrit dans le cadre d’une chapelle théorique particulière. L’esprit du congrès et de l’association est d’accepter tout le monde sans exception.

Après le 14 janvier, la sociologie souffre-t-elle encore de sujets tabous ?
Oui, il y a toujours des tabous car il n’y a pas que le politique qui impose des interdits. La société n’est surtout pas libérée d’elle-même. Aujourd’hui, il y a de moins en moins d’autocensure de la part des sociologues, mais les tabous existent toujours. Ce qui est certain, c’est que la révolution (même si elle n’a pas fait que du bien à l’Université) a permis d’ouvrir un espace immense à l’enquête sociologique. Certains disaient à une époque que le livre de Duvignaud «Chébika» était la dernière enquête en Tunisie… Dans l’ensemble, c’est une aubaine aujourd’hui que de faire de l’enquête de terrain en Tunisie.

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