Plusieurs compétences tunisiennes préfèrent tenter leur chance dans d’autres pays pour améliorer leur situation sociale. Les départs massifs des compétences commencent à inquiéter les responsables qui souhaitent retenir ces cadres dans les établissements privés et publics.


Ils sont des médecins, des enseignants, des chercheurs et des innovateurs qui ont quitté massivement le territoire tunisien après la révolution pour aller tenter leur chance ailleurs. C’est que les conditions de travail et de vie en Tunisie ne répondent plus à leurs ambitions. D’abord, matériellement, ces spécialistes chevronnés ou novices sont mieux payés dans ces pays. Ensuite, les équipements de travail mis à leur disposition sont en nombre suffisant, ce qui leur permet de s’acquitter convenablement de leur tâche. Plusieurs compétences ont jugé bon de plier bagage et de travailler dans l’un des pays européens ou arabes. Certains émigrés se sont établis avec leurs familles alors que d’autres ont préféré se rendre seuls en visitant la Tunisie, de temps à autre, pendant les vacances et les congés. Cela ne les empêche pas d’envoyer de l’argent à leur famille restée dans le pays.

Cette émigration massive peut avoir des conséquences fâcheuses sur les services proposés par les établissements publics et privés tunisiens si les postes vacants ne sont pas occupés rapidement par d’autres compétences. C’est le cas, par exemple, des hôpitaux situés à l’intérieur de la République. Suite au départ des spécialistes, ces établissements se sont appauvris en ressources humaines confirmées. Pourtant, chaque année, des centaines de diplômés du supérieur sont mis à la disposition du marché du travail. Mais certaines jeunes compétences ne veulent pas travailler dans les régions, ce qui aggrave davantage la situation.

La crise économique perdure
La fuite des cerveaux est donc justifiée par plusieurs compétences qui n’ont pas l’intention de revenir au pays du moins au cours de prochains mois. Ils ne sont pas prêts à abandonner leur poste bien rémunéré et retourner travailler dans des conditions précaires avec un salaire qui n’est pas digne d’un médecin ou d’un enseignant qui a dix ans d’expérience. D’autant plus que la cherté de la vie a rendu le pouvoir d’achat des couches moyennes modeste. Certes, la mobilité des compétences est appréciée quand elle est faite dans les règles de l’art. D’ailleurs, l’Union européenne avait mis en place un programme favorisant la mobilité des compétences pour les diplômés tunisiens de l’enseignement supérieur. Une telle mobilité permet d’enrichir l’expérience de ces spécialistes et de leur permettre d’échanger les connaissances et le savoir avec leurs collègues de la rive nord.

Des études et des enquêtes menées au cours de ces dernières années ont confirmé, effectivement, que la Tunisie a enregistré, depuis 2011, une émigration massive des compétences. N’étant pas dotée d’importantes ressources naturelles, la Tunisie a pour principale richesse, la matière grise de ses enfants. Crise économique oblige, l’Etat a, été contraint de suspendre le recrutement dans la Fonction publique jusqu’à nouvel ordre sauf dans les secteurs stratégiques comme ceux relevant des ministères de l’Intérieur, de la Défense, de la Santé et de l’Education. Ce gel des recrutements a mis plus d’une compétence tunisienne dans une situation embarrassante. D’où le choix d’aller vers d’autres pays pour travailler et bénéficier d’un revenu conséquent.

Emigration de longue durée
L’Organisation internationale de la migration (OIT) définit la fuite des cerveaux comme étant une émigration permanente ou de longue durée de travailleurs qualifiés qui se réalise au détriment du développement économique et social du pays d’origine. Personne n’est capable de retenir un travailleur qui veut émigrer à tout prix. Plusieurs compétences ont présenté leur démission pour travailler dans d’autres établissements étrangers. D’autres ont demandé une mise à disponibilité pour quelques mois pour sonder la situation avant de s’installer définitivement à l’étranger si les conditions de travail décentes sont réunies.

Les derniers chiffres du rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde) montrent que la Tunisie a enregistré, depuis 2011, la migration de 95.000 personnes dont 84 % d’entre eux en Europe principalement, dans les filières de la médecine, de l’ingénierie, de l’informatique et de l’enseignement supérieur. L’Etat dépense des sommes faramineuses pour former ces compétences qui choisissent de travailler hors des frontières tunisiennes. Cette situation est également confirmée par une étude de l’Association tunisienne des grandes écoles (Atuge), qui estime qu’un départ sur 3 est motivé par les mauvaises conditions de vie en Tunisie, la corruption (67%), l’avenir incertain (52%), la bureaucratie (42%) et l’instabilité politique (24%). En émigrant, ces compétences souhaitent avoir une meilleure opportunité professionnelle avec un salaire souvent multiplié par 6 ou 7 par rapport au salaire tunisien.

Rationaliser les départs
Le rythme des départs des compétences devrait être rationalisé en vue de contenir ce fléau dans des proportions raisonnables. Car si l’émigration massive se poursuit au cours des années à venir, la situation pourrait se compliquer et devenir ingérable. Selon les derniers chiffres publiés en 2019, 1.657 enseignants supérieurs tunisiens ont préféré quitter le pays.
Les pays du Golfe proposent également des salaires fort alléchants ainsi que des avantages préférentiels pour attirer les coopérants. Ils ont pu recruter, au titre de l’année scolaire 2018-2019, quelque 200 enseignants universitaires sur les 256 partis exercer à l’étranger, en Europe et en Amérique du Nord. L’Agence tunisienne de coopération technique publie régulièrement des offres d’emploi provenant de plusieurs pays, y compris ceux du Golfe, en mettant en exergue les avantages servis pour les candidats retenus.

Outre la différence des salaires entre les pays recruteurs et ceux octroyés en Tunisie, on met en cause également la détérioration de la qualité de la vie ainsi que la dégradation du service public (transport, santé, éducation) chez nous. «La chasse aux têtes» est devenue un exercice quotidien pour les grandes firmes internationales qui sont prêtes à dépenser de fortes sommes pour recruter une compétence, quelle que soit sa nationalité, pour apporter le plus à l’entreprise et améliorer sa compétitivité.

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