Au XVe siècle, les rapports entre la Sicile et la Tunisie, celle-ci occupée par l’empire ottoman, n’étaient pas toujours des meilleurs. En effet, la Sicile était devenue une terre de frontière dans une Méditerranée qui a vu la présence de l’Empire ottoman s’accroître de plus en plus.

La Sicile était pour le «Barbareschi», c’est-à-dire les habitants de la Barbarie, ce qu’aujourd’hui correspond approximativement à l’aire côtière du Maghreb actuel, une source inépuisable d’approvisionnement. Toute la Méditerranée était exposée aux raids des pirates. Au même temps, les chrétiens de Sicile, comme les Barbaresques musulmans, continuaient à attaquer les côtes tunisiennes et siciliennes à la recherche de marchandises et d’esclaves.

Il n’est pas étonnant que l’horizon de la côte sicilienne mais aussi tunisienne grouillait de navires de toutes sortes et de toutes nationalités qui pratiquaient la piraterie.

Aux Pisans, aux Provençaux, aux Génois, aux Vénitiens, aux Catalans, aux Majorquins, aux Grecs et aux Valenciens, aux Musulmans, s’ajoutaient les insulaires, comme les habitants de Messine et de Trapani en particulier, «pas moins qualifiés que les autres».

Ce commerce d’esclaves s’est pratiqué donc dans les deux sens, du nord vers le sud et du sud vers le nord entre le XVe et le XIXe siècle. L’histoire des corsaires barbaresques est en grande partie l’histoire des renégats en provenance de tous les pays de la Méditerranée ; Vénitiens, Sardes, Napolitains, Espagnols… qui, une fois capturés, confluaient vers les côtes tunisiennes.

Ces renégats, des chrétiens réduits en esclavage en Afrique du Nord par les Barbaresques pendant leurs opérations de piraterie, poussés par le désir d’adoucir une condition particulièrement pénible, ou d’échapper à un châtiment, se convertirent à l’islam et devinrent des «renégats».

Ces renégats, une fois convertis, pouvaient aspirer à devenir des raïs des navires corsaires ou même des hauts fonctionnaires des États barbaresques et souvent les vrais protagonistes de la guerre, constituant ainsi l’élément principal de ce flux continu des relations entre mondes opposés. Dans mes recherches en Sicile, j’ai pu apprendre des nouvelles sur les «Siciliens islamisés». Nombreux d’entre eux accoururent pour différentes raisons à Tunis. Certains furent capturés et donc conduits de force sur la côte nord-africaine, d’autres, à la recherche de fortune, se convertirent à la foi musulmane et firent de la Tunisie leur seconde patrie. Pour ces derniers, la conversion à l’Islam était primordiale pour pouvoir accéder aux positions de pouvoir et de richesse que jamais ils n’auraient pu avoir chez eux, là où un système social assez discriminatoire existait et qui ne leur permettait pas de progresser dans l’échelle sociale. Il faut dire, en effet, que la plupart des renégats siciliens étaient des esclaves en Sicile et que la conversion à la religion musulmane représentait pour eux une façon d’ échapper à leurs souffrances.

Il m’a été difficile de pouvoir quantifier le nombre d’esclaves et de renégats siciliens en Barbarie. A la fin du XVIe siècle— quand les guerres corsaires étaient plus intenses—, il y avait à Alger entre 20 et 25 mille esclaves chrétiens et environ 6 mille renégats avec leurs propres familles ( peut -être même 60.000 personnes). A Tunis par contre, on estime à 4.000 renégats hommes et  entre 6.000 et 7.000 renégats femmes. Le nombre d’enfants était aussi élevé.

A Tripoli, les renégats étaient seulement une centaine.

Ce qui peut apparaître curieux est le fait que les renégats continuaient à entretenir des rapports avec leur terre, la Sicile, renforçant les rapports avec le monde chrétien, leur famille, et surtout avec leur ville natale. Une fois devenus musulmans, ils essayaient de faire fortune avec les guerres corsaires et le commerce d’esclaves, exploitant ainsi leurs connaissances et leurs contacts avec la patrie d’origine.

Aux renégats, fut aussi confiée la gestion des sommes d’argent relatives à la vente des esclaves en provenance de Sicile.

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