Lucie Borleteau, réalisatrice de «Chanson douce», actuellement en salle, était présente en Tunisie lors de sa sortie. Il s’agit d’une adaptation au cinéma du livre éponyme à succès de Leïla Slimani —Prix Goncourt 2016—. A l’Institut français de Tunisie, elle a participé à un Mater class/rencontre avec des cinéphiles, des professionnels, journalistes et des étudiants tunisiens en cinéma. L’échange, modéré par Didier Zyserman, a permis à la réalisatrice de lever le voile sur un parcours atypique, de bien communiquer sur les ficelles de l’adaptation filmique et de nous dévoiler les rapports entretenus entre réalisatrice et écrivaine pour parvenir à adapter une œuvre littéraire sur grand écran sans la trahir.

Lucie Borleteau, vous avez déjà à votre actif de nombreux courts-métrages et deux longs-métrages. Comment est née cette passion pour le cinéma ?

J’ai eu un parcours atypique dans le sens où je n’ai pas réellement fait d’école, en tout cas, d’études précises. C’est-à-dire que je n’ai pas réussi à intégrer l’école nationale, donc j’ai fait autrement : j’ai commencé par l’option cinéma au lycée, je pense que c’est quand même suite à cela que j’ai pu commencer… Ma famille ne faisait pas de cinéma et aucun n’était issu du milieu culturel et artistique. Cette éducation à l’image à l’école m’a poussée à m’intéresser à cette passion, ce domaine. J’ai pu me lancer dans l’analyse filmique, réfléchir en profondeur sur ce qu’on voit tout en faisant des travaux pratiques. Ce n’est qu’après que j’ai eu la chance de faire une classe préparatoire publique, qui est et reste unique en France même aujourd’hui. J’ai noué des liens et rencontré des gens brillants, toujours aussi passionnés par le cinéma, avec lesquels j’ai pu travailler jusqu’à «Chanson douce». J’ai raté le concours par la suite mais ceci ne m’a pas empêchée d’entrer à l’université Paris 8 à Saint-Denis qui était une fac de cinéma, la seule qui m’intéressait. À l’issue d’un diplôme de maîtrise obtenu dans cette faculté, et deux conservatoires, à un moment, il fallait que je travaille. J’ai obtenu un stage dans une société de production qui produit des films de Jacques Audiard entre autres, et qui se spécialise davantage dans les films d’auteur. J’étais assistante, j’ai su ce que c’était que le domaine de la production, je côtoyais des réalisateurs : j’étais comme un couteau suisse, à faire beaucoup de choses à la fois souvent liées à la mise en scène et loin du volet financier ou administratif. J’ai beaucoup appris en étant sur le terrain. A mes débuts, je cherchais un producteur, je ne recevais que des refus. J’ai dû demander à mon patron, braver tout un système de subvention pour me lancer dans mes deux premiers courts-métrages, avant d’enchaîner les deux longs. Je peux enfin dire qu’actuellement, c’est mon métier : réalisatrice.

J’étais comme un couteau suisse, à faire beaucoup de choses à la fois

Un parcours atypique, mais cela n’a pas dû être facile…

J’ai beaucoup souffert d’un point de vue individuel : des premiers concours par exemple. La plupart des étudiants ont dû avoir de superbes formations, après, ils peuvent toujours avoir des refus, au fur et à mesure de leur parcours. «La passion, c’est la détermination», d’après moi, quand on veut se lancer dans la fabrique de films. En tous les cas, ce n’est jamais facile. Mon travail d’assistante m’a beaucoup aidée à devenir ce que je suis maintenant. Je reste indépendante actuellement. J’ai également pu réaliser les 6 épisodes d’une série «Cannabis» pour la chaîne Arte qui m’a permis d’avoir des moyens, d’essayer des scènes que je n’osais pas faire, d’explorer des terrains peu familiers.

Ma manière d’être fidèle au livre était surtout d’être fidèle à mes sentiments, à mes sensations ressenties lors de ma lecture.

Vous avez à la fois la casquette de scénariste, comédienne, réalisatrice et même de productrice. Autant de casquettes qui vous permettent de mieux naviguer dans le cinéma. Votre premier long-métrage est une adaptation d’une nouvelle : pourquoi partir d’une nouvelle et d’un texte existant pour réaliser ce premier film ?

Bien avant, j’avais déjà commencé à faire des premiers essais. J’avais fait un film doc aussi et suite à cette expérience, j’avais énormément investi et dépensé mon premier salaire. C’était très difficile d’entrer dans le circuit des festivals en étant autonome financièrement. Il fallait que je fasse un film de fiction à cette époque-là. Je pense que quand on a 20 ou 25 ans, c’est peut-être niais de le penser, mais on a très envie de faire les choses même avec un minimum d’expérience ou de vécu. J’avais donc adapté une nouvelle de Pascal Quignard. Je n’avais pas les moyens d’acheter tous les droits de la nouvelle légalement mais j’avais réussi par le biais d’une fille à le contacter en lui envoyant une lettre. Il a accepté tout en ayant une idée de mon projet et m’a accordé une sorte de liberté. Pour «Chanson douce» c’était très différent. Il s’agissait d’un livre à succès, il y avait eu donc plusieurs convoitises sur celui ou celle qui allait l’adapter. Les personnages étaient très bien dessinés, l’histoire est forte. En France, c’est bien plus facile de subventionner un film. On accorde plus d’importance au scénario même s’il reste au cœur du processus de financement. L’écriture filmique change d’une personne à une autre et au fur et à mesure jusqu’à la concrétisation finale.

Je me suis dit que l’intérêt du livre, c’est de faire peur tout en s’immisçant dans le quotidien banal d’individus.

Quelle est l’importance d’écrire un scénario adapté en binôme ?

J’ai l’impression que si j’écris toute seule, j’aurai juste un premier jet. J’écris souvent parce que j’ai envie d’une scène, d’une situation, je la dessine. Mais j‘ai beaucoup de mal à avoir une vision de la structure globale de l’histoire par exemple. Ma coscénariste m’aide à faire le tri dans les choses que je désire pour m’épauler à les organiser afin que le scénario soit plus agréable à lire. On a un squelette, une structure plus solide du film en entier vers la fin. Pour les personnages aussi, consulter un coscénariste, c’est tout aussi important. L’endroit, le caractère, l’habit, l’attitude… J’aime bien cette idée d’écrire quelque chose et après de l’envoyer à quelqu’un pour tout revoir. Faire lire le scénario à plusieurs personnes, avoir des retours, en discuter jusqu’à déceler les failles et les problèmes.

Quand on a 20 ou 25 ans, c’est peut-être niais de le penser, mais on a très envie de faire les choses même avec un minimum d’expérience ou de vécu.

Afin de pouvoir adapter sur grand écran «Chanson douce» de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016- et actuellement au cinéma, comment s’est passée la relation entre vous, la réalisatrice et l’écrivaine ?   

L’histoire de cette adaptation est aussi particulière. Encore une fois ce n’était pas du tout orthodoxe. (Rire). Il se trouve que j’ai lu ce livre parce qu’un producteur me l’avait recommandé. Il pensait qu’il pouvait faire un film à succès au cinéma. J’ai été complètement happée par le livre, je l’avoue. C’est un livre qui laisse une très forte impression, qui est fluide. Captivant. Je l’ai vu comme un conte maléfique, mythologique. L’infanticide commis par la figure maternelle. J’ai pensé à un thriller, film du genre. Il fallait avoir un langage cinématographique décalé : il ne fallait pas choisir, je me suis dit autant mélanger les deux. De nombreux réalisateurs étaient pressentis pour le réaliser. J’ai senti une connexion avec Leïla Slimani quand je l’ai rencontrée chez Gallimard. Tout s’est bien passé… En sortant de notre rendez-vous, je me suis dit que ça allait peut-être marcher. Karine Viard a proposé le nom de Maiwenn et évidemment elle l’a eu. Bien après, une année plus tard, après un 2e bébé et un congé de maternité, Maiwenn a finalement abandonné la réalisation et on m’a proposé de prendre la relève. Le producteur m’a proposé de travailler à partir de la première version du scénario. J’ai dû le revoir, le relire minutieusement. Ça m’a permis de travailler et de rebondir sur ce scénario à l’instinct.

C’était très difficile d’entrer dans le circuit des festivals en étant autonome financièrement.

A quel point pouvez-vous être fidèle au livre ?

S’ils ont pensé à moi pour reprendre le projet, c’est parce que Leïla Slimani avait un très bon souvenir de notre rencontre chez Gallimard et elle avait confiance en moi. Elle était dans une démarche, celle de me laisser toute la liberté : elle savait que je n’allais pas trahir l’histoire. Je ne pouvais pas trahir entièrement le livre ni l’adapter à la lettre. Une seule trahison flagrante commise pour moi : c’était une scène de crime violente filmée vers la fin. Le premier chapitre du livre est en fait la fin du film. Une scène que je ne voulais pas filmer : je pouvais la suggérer, la citer mais pas la filmer. La chronologie du livre est très flottante. J’ai dû modifier beaucoup de choses et ne retenir que les scènes qui se nouent entre la nounou, les parents et les enfants. Le livre se passe également sur 2 ans ou 2 ans et demi, on le sent dans la croissance du bébé et de la petite fille. Dans le film, il a fallu condenser. Ma manière d’être fidèle au livre était surtout d’être fidèle à mes sentiments, à mes sensations ressenties lors de ma lecture. Mon travail à moi était de rendre hommage au travail de Leïla Slimani avec mes moyens à moi.

La passion, c’est la détermination», d’après moi, quand on veut se lancer dans la fabrique de films.

On a eu l’impression que vous avez privilégié le drame social en déclinant l’aspect thriller…

Il s’agit d’une histoire qui s’installe mais qui n’est pas là dès le départ. Le personnage principal est fragile, elle succombe à ses hallucinations, ses crises de démences. J’ai eu envie que l’histoire s’installe doucement. Ça se fait d’une manière insidieuse et de l’intérieur sans révéler l’intrigue principale dès le départ. Dans le film, je me suis dit que l’intérêt du livre, c’est de faire peur tout en s’immisçant dans le quotidien banal d’individus.

 J’ai dû demander à mon patron, braver tout un système de subvention pour me lancer dans mes deux premiers courts-métrages, avant d’enchaîner les deux longs. Je peux enfin dire qu’actuellement, c’est mon métier : réalisatrice.

Des acteurs qui jouent le rôle d’individus vivant au quotidien, notamment deux enfants. Comment s’est déroulée la direction des acteurs-enfants ?

La problématique était un peu différente entre le bébé de moins de deux ans et la petite fille de 5 ans. Pour les bébés, soyons clairs : on est dans un geste documentaire, on n’a pas peur quand ils jouent : ils sont toujours très justes avec 200% d’émotions. On a respecté la loi française qui énonce que, pour le bien-être des enfants bébés, on ne tournait pas plus de 30 ou 40 minutes par jour. Certaines scènes apparaissent spontanément en tournant avec eux. Il y a des réactions qui surgissent et qui enrichissent. C’était de l’ordre des petits miracles. Avec la petite plus âgée, c’était différent : même laps de temps sur lequel il fallait travailler, bien plus large, 3 heures par jour. Elle, elle joue par contre et on avait conclu un pacte avec les parents : celui de ne pas lui raconter la fin. J’avais l’impression que si elle l’avait su, ça l’empêcherait de défendre son personnage en l’interprétant. La différence entre la réalité et la fiction à son âge en tant qu’actrice pouvait être poreuse. Sa grande force en tant qu’actrice, c’était sa grande force d’écoute. Elle était excellente et se calquait sur de bons acteurs sans du tout la manipuler. J’ai toujours de bons retours de spectateurs en France. Tout le monde la félicitait.

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