Le Théâtre municipal de Tunis a accueilli, dans le cadre de la 11e édition du Festival du rire, la comédie dramatique «Mamou et Chehyma» qui marque le retour sur scène de Kamel Touati après quelques années d’absence. L’affiche est plus qu’alléchante et réjouissante. Aux côtés de Kamel Touati, un compagnon de route, Slah M’sadek, et Lassaâd Ben Abdallah, qui a assuré aussi la mise en scène de la pièce dont la première a eu lieu le 13 février dernier au Théâtre municipal de Tunis. La pièce aborde un sujet noble : l’amitié interprétée par des comédiens chevronnés et inspirés.

Durant presque deux heures (ce qui est un peu long), Kamel Touati et Slah M’sadek se sont déchaînés, étalant leur talent de comédien incontestable. Le décor représente un atelier d’artiste avec tous les accessoires : un immense tableau dissimulant la partie supérieure de l’espace, un autre en cours d’exécution posé sur un chevalet, une longue table et des chaises, un escalier menant à l’étage supérieur, antre de Hamouda, frère de Mamou, accordeur de piano aveugle dont on entend seulement la voix et qui n’apparaîtra qu’à la fin de la pièce.

On ne peut pas ne pas penser à «Art» de Yasmina Reza, pièce culte au succès planétaire qui parle d’art et d’amitié. Mais là s’arrête la comparaison. Pour le reste pas de ressemblance. Le texte original de «Mamou et Chehyma» est signé par le trio d’acteurs qui chacun selon sa sensibilité et son background a mis du sien pour concocter des situations agrémentées de dialogues savoureux tissés de mille mots issus du dialecte tunisien riche en métaphores et sous-entendus. L’argument est simple. Trois amis de 30 ans se retrouvent au cours d’une nuit pluvieuse. Mamou (Kamel Touati), peintre académique vivant sous le même toit avec son frère Hamouda (Lassaâd Ben Abdallah), accordeur de piano aveugle, reçoit son ami Chehyma (Slah M’sadek), peintre naïf.

Le motif de leur rencontre : discuter de la préparation d’une exposition organisée par Frida, une connaissance de Mamou, empêchée d’assister à cette rencontre en raison des fortes intempéries. A cause des manigances de Frida, Chehyma décide de ne pas participer à l’exposition. L’amitié des deux peintres s’envenime. La mise en scène de Lassaâd Ben Abdallah est subtile, dans la mesure où elle met l’accent essentiellement sur cette amitié ébranlée, en plaçant face à face les deux peintres qui vont se faire des aveux sur la situation de l’art dans un pays qui se débat dans des problèmes politiques, économiques et sociaux. Les deux vieux schnock reclus dans leur atelier ne sont pas épargnés des dégâts extérieurs. Le metteur en scène réduit la polémique sur l’exposition qui n’est au fond qu’un prétexte révélant l’état d’effritement de leur amitié même si le point de départ de cette fracture reste l’opposition de leur démarche picturale et l’éternel débat entre les deux écoles : art contemporain et art naïf, le point de mire de la pièce est la question de l’amitié et de ce qui peut l’ébranler après tant d’années.

Une amitié désintéressée où l’un se projette dans l’autre. C’est par le biais de la comédie noire que les auteurs du texte abordent cette amitié au bord de l’explosion, mais beaucoup d’autres questions en rapport avec la société sont également soulevées de manière à la fois drôle et corrosive : l’état des chaussées et des routes, la cherté de la vie, les rouages de l’administration, les relations humaines intéressée, etc. Une image fantasmée du quotidien. Les auteurs appuient là où ça fait mal entre autres le rapport à l’autre. Kamel Touati, populaire pour son rôle de psy dans «Choufli hal», diffusé encore chaque soir sur la chaîne publique Wataniya 2, en fait des tonnes. C’est lui qui domine la scène avec son bagou et sa présence imposante face à un Slah M’sadek qui campe le rôle d’un personnage écrasé et parfois humilié par un ami qui prend le dessus.

Lassaâd Ben Abdallah atterrit vers la fin du spectacle pour étaler ses caprices au cours d’un repas partagé qui aboutit à la réconciliation des deux amis. Un coup de fil de Frida mettra fin à leur embrouille. L’exposition, qui leur était dédiée, est annulée au profit d’une autre réalisée par de jeunes artistes. Entre malentendus et jeux de pouvoir, «Mamou et Chehyma» examine la complexité des relations humaines, de la solitude dans un monde qui se fissure et où l’égoïsme, le négoce, l’imposture et l’avidité envahissent les rapports entre les gens. Sous le mode de l’humour et de la drôlerie, la pièce bouscule nos certitudes et nous ramène à des valeurs qui se perdent. C’est aussi cela le rôle du théâtre.

 

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