Après une période marquée par l’attentisme et la confusion, la Tunisie s’est enfin dotée d’un gouvernement. Formé, après d’âpres négociations, par l’ancien ministre de la Troïka, Elyès Fakhfakh, choisi par le président de la République Kais Saied, il a obtenu, dans la douleur, la confiance du parlement par 129 voix, au cours de la plus longue plénière dans l’histoire de la jeune ARP. Les tractations de dernière minute, lui ont évité le sort de son malheureux prédécesseur Habib Jemli dont l’équipe a été rejetée en bloc. L’épée de Damoclès brandie par le chef de l’Etat qui a menacé de dissoudre l’Assemblée, a constitué un aiguillon utile pour Fakhfakh. La plupart des députés jouent, en effet, leur avenir à l’intérieur de l’hémicycle, en cas de dissolution. Voire leur avenir politique.  Leur attitude naturelle a été alors de sauver leurs sièges, en accordant la confiance au gouvernement.

Le nouveau chef du gouvernement, qui a réussi à sortir de cette épreuve orale sans casse, n’a présenté ni programme, ni projet, ni encore moins sa vision pour la prochaine étape. Tout juste des promesses, faute de temps, a-t-il expliqué. Toutefois, il doit désormais se pencher sur de lourds dossiers sociaux et économiques en suspens, légués par son prédécesseur. Il a listé les priorités de son gouvernement dont, notamment, la lutte contre la criminalité et le terrorisme, la hausse des prix, la pauvreté, la corruption, ainsi que la relance de l’économie et la création d’emplois. Il a, également, promis de restaurer l’autorité de l’Etat fortement écornée au cours des dernières années et d’œuvrer à l’instauration d’un climat politique sain. Il a insisté sur l’importance d’un « nouveau contrat » social et politique.

Omission du bilan

Cependant, le nouveau chef du gouvernement a omis aussi bien devant les parlementaires que lors de la passation des pouvoirs, de parler du bilan de son prédécesseur qu’il a croisé à Paris ! Alors qu’on lui réclame un « devoir d’inventaire » des années Chahed. Un moyen, pour lui, de dresser un bilan exhaustif et tirer des conclusions pour l’avenir. Et non se contenter du document que lui a remis son prédécesseur qui s’est livré à un auto-inventaire. «On ne se juge pas soi-même», disait déjà l’ancien Premier ministre français Lionel Jospin, l’inventeur de ce concept.

Le nouveau chef du gouvernement, qui a réussi à sortir de cette épreuve orale sans casse, n’a présenté ni programme, ni projet, ni encore moins sa vision pour la prochaine étape. Tout juste des promesses, faute de temps, a-t-il expliqué.

C’est le président de l’ARP, Rached Ghannouchi, qui a lancé la première salve, en appelant, dans une interview publiée dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, le chef du gouvernement à « s’adresser au peuple et lui dire la vérité sur la situation du pays ». Il affirme qu’il «est important d’être honnête, de faire preuve de plus d’humilité, notamment au sein des services publics et de l’administration… ». Voilà qui est clair. De son côté, Fethi Houidi, dirigeant de Qalb Tounes n’y est pas allé du dos de la cuillère. Il a fustigé ce qu’il appelle «un tour de passe-passe où le partant donne à voir, devant des médias médusés, que ce passage de témoin démocratique est plus important à montrer que la situation catastrophique dans laquelle il laisse le pays au bout de trois années et demie de dérives, d’échecs et d’affaissement». Et parle même « d’un train bourré de « patates chaudes » qui a été « fourgué à Fakhfakh ». Ce dernier, ajoute-t-il « semble n’y avoir vu que du feu, à moins qu’il n’ait choisi de renvoyer l’ascenseur et de reporter à plus tard le devoir d’inventaire et de vérité qu’il devra nécessairement établir et dont il est redevable aux Tunisiens ».

Cet exercice de «lucidité» est pourtant nécessaire dans toute démocratie. Mais la tâche s’avère délicate pour Elyès Fakhfakh qui a été recommandé au président de la République par son prédécesseur dont le parti est représenté au sein du gouvernement.

«La lucidité est toujours douloureuse. Mais celui qui ne pratiquera pas la lucidité bâtira la construction sur du sable».

Brahim Oueslati

 

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