Des années de militantisme, avant que le terme ne soit galvaudé, avaient forgé chez Radhia Nasraoui une résilience à toute épreuve. Face à l’adversité de la maladie, aux séquelles de la torture, pratique usuelle et banalisée dans la Tunisie d’avant 2011, Radhia Nasraoui est allée puiser bien loin dans les strates de sa mémoire pour partager un itinéraire où se mêlent en toute cohérence, action politique, activité humanitaire et œuvres sociales. Et si la femme jouit d’un quasi-consensus, toutes obédiences confondues, quant à son statut de femme de valeur ayant marqué l’histoire nationale de la Tunisie moderne, il y va, en premier lieu, d’un positionnement droit-humaniste affranchi des frontières de l’idéologique et du dogmatique. 

Aujourd’hui, le corps épuisée par l’incommodité, Radhia articule mal ses mots. Sa mémoire reste vive cependant à l’affût de chaque menu détail d’une vie pleine. Les doigts d’une de ses mains vont chercher ceux de son conjoint et compagnon de route, Hamma Hammami, elle l’interroge ensuite d’un regard bouleversant pour qu’il lui vienne en aide et retracer une idylle ayant fait l’épreuve du temps depuis voilà 39 ans.

L’amour en temps de barbelés

La rencontre avait pris place à l’Université, au campus d’El Manar plus précisément. Radhia étudiait le droit, Hamma, les lettres. Elle se remémore encore d’avoir été sensible aux intonations bédouines et à la timidité émoustillante de Hamma Hammami. Lui avait été interpelé par le nom de Radhia, lorsqu’il purgeait sa peine en prison. «Ce fut l’avocate débutante qui avait étrillé l’instrument impitoyable de la dictature que fut la direction de la Sûreté de l’Etat lors du procès du mouvement de l’Union populaire dans les années 1970», se souvient Hamma. 

Il révèle pour la petite histoire que le procureur général avait remis en catimini au juge Mohamed Salah Ayari, un bout de papier «recommandant» l’emprisonnement de l’avocate effrontée. La réponse du juge était de déchirer en morceaux le bout de papier, et la réponse nette suivait: «Pas question», «il s’agit d’une femme libre, on a tellement besoin de femmes de son acabit». Parole de juge.

Le procès du mouvement de l’Union populaire a été un chapitre crucial dans l’itinéraire militant, de Radhia, lorsqu’elle avait pris la défense de plus de 30 membres du mouvement, damant le pion à la Cour de la Sûreté de l’Etat et remettant en cause sa constitutionnalité. 

Radhia, native de Thala (Kasserine) en 1953, a pris du galon au fil des années, s’illustrant en tant qu’indéfectible activiste des droits de l’Homme, et s’essayant ensuite à la plume pendant deux années à l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP). 

Devant tant de caractère, Hamma est tombé sous le charme. Il caressait un souhait candide de faire d’elle un compagnon de vie. Chose rêvée, chose faite. Hamma sort de prison en 1980 où il avait purgé une peine sept ans, dare-dare il lui fait part de son amour lors d’un séjour médical en France. «Le couronnement de ces étincelles d’attache fut une petite cérémonie de mariage célébrée le 29 août 1981, et qui dure jusqu’à aujourd’hui.

«J’ai toujours vécu en femme affranchie», laisse entendre Radhia, notant que son mariage avec Hamma n’avait en rien entravé son élan de militantisme sous Ben Ali. 

Elle dit avoir réussi le difficile équilibre entre son rôle de mère envers ses filles, d’autant qu’elle se chargeait des dépenses de la maison, Hamma s’étant engagé dans l’activisme clandestin et croupissait épisodiquement en prison, et entre la défense du projet politique de la gauche tunisienne durant les années de braise, défiant les manœuvres d’une police politique qui ne la lâchait pas d’une semelle. 

Hamma en garde d’ailleurs un souvenir indélébile, il dit encore: «Lorsque Radhia me rendait visite en prison, elle constatait les traces de violence sur mon corps, je piquais timidement de la tête, elle me secouait alors d’un cri y mêlant une verve salvatrice» : «Si tu veux encore de mon soutien, lève la tête Hamma!». Il en sortait encore plus fort, plus résolu. 

Hamma reconnaît en Radhia une femme qui avait toujours ménagé son orgueil d’homme ne pouvant exercer un travail d’une façon permanente, dédié comme il était au militantisme et poursuivant un idéal qui était le sien, le leur aussi. 

Et Radhia de renchérir s’adressant à Hamma sur le ton de l’assurance: «Ben Ali a le mérite d’avoir fait de moi une femme ballottée entre la prison et le militantisme clandestin de Hamma, si t’étais un homme ordinaire, je ne t’aurais peut être pas aimé autant». 

S’étant rodée au fil des années au jeu de la poursuite policière rapprochée, Radhia avait fini par développer l’art de semer ses pisteurs aux quatre vents. Point culminant consacrant sa supériorité dans ce jeu de chasse à haute voltige, elle réussit à tomber enceinte de son époux à travers les fines mailles de la clandestinité, donnant naissance à sa cadette en 1999. 

Le droit n’a pas de coloration politique 

Radhia Nasraoui a payé un lourd tribut pour son dévouement militant, contre un régime qui n’a pas réussi à la soumettre, en dépit de la torture, des agressions physiques, des poursuites et d’un harcèlement qui fut institutionnalisé. Ainsi, son bureau d’avocate prenait feu à plusieurs reprises, les commanditaires de ces crimes ne sont un secret pour personne. Contre quoi, elle alignait les grèves de la faim, prenait les devants des protestations anti-régime, mettait à nu le vrai visage de la dictature et devenait par effet de cohérence, présidente de l’Association de lutte contre la torture en Tunisie en 2003. 

«Radhia, du haut de sa silhouette frêle, a mené son combat contre la répression et en faveur des droits et libertés de tout un chacun. Son bureau ne désemplissait pas des laissé-pour-compte, et contrairement à d’autres avocats, elle ne reculait pas devant les procès de droit commun. Elle se voulait la voix qui défend ceux dont les procès les opposaient à l’Etat et l’institution de la présidence, toujours avec la verve des convaincus», affirme Abderhamane Kraiem, un ami de Radhia.

«L’appartenance politique d’un étudiant, d’un syndicaliste ou d’un politicien l’importait peu, Radhia a toujours été dans les premières lignes de défense, même lorsqu’il s’agissait d’islamistes aux convictions politiques qui sont aux antipodes des siennes». 

Elle croyait en le rôle central de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme qui était son sanctuaire, là où elle  rencontrait les jeunes étudiants et les catégories vulnérables qui s’y rendaient, sachant que leurs cris de détresse feraient écho. La Ligue, première esquisse d’une opposition farouche et constructive ayant pour point de mire d’ébranler la répression. 

Les amis de Radhia parmi les membres de la communauté des droits de l’Homme l’auréolaient de liens indéfectibles. Hafidha Chkir en particulier, «mon âme sœur», fait savoir Radhia, ajoutant sur le ton de l’anecdote: «Nous sommes une sorte de Kalila wa Demna». Une alliance pour la vie née à la faveur des luttes estudiantines communes entre les murs de l’université et qui a poursuivi son cours naturel dans le cadre des orientations humanistes des deux femmes au club culturel Tahar-Haddad. 

La marche de Radhia vers le pinacle des honneurs était parsemée de tribulations mais aussi de consécrations. Elle fut ainsi la première femme à avoir été élue à la tête de l’Ordre national des avocats de Tunisie. Elle fut également élue à la date du 23 octobre 2014 en tant qu’experte au sein de la Commission onusienne de lutte contre la torture, remportant quelque temps avant, en 2013, le prix «Olof Palme» des droits de l’Homme et figurant parmi la courte liste des candidats au Prix Nobel de la paix en 2011. 

Avec cette pudeur caractéristique des grandes âmes, Radhia a choisi de rester à l’écart après la chute du régime de Ben Ali. Sa voix qui faisait détoner des mots empruntés à la justice, au bon droit et à l’humanisme, se retrouve atténuée désormais à cause d’une accablante thyroïde mais sa volonté qui ébranlait la dictature est toujours au beau fixe.

(TAP, traduit par Mehdi Ben Rejeb)

(crédit photo : Présidence du Gouvernement Tunisien – رئاسة الحكومة التونسية)

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