Au cœur des années 1960, déjà, l’Etoile Sportive du Sahel passait pour être une redoutable machine à gagner en s’appuyant sur une cuvée de joueurs surdoués: Chetali, Habacha, Adhouma, Jenayah, Mahfoudh, Lamine et Raouf Ben Amor. Ce dernier a été de la campagne légendaire qui fit rêver des millions de Tunisiens, résumée par la formule passée à la postérité: «De Beyrouth à Dakar». En effet, du 2 au 18 avril 1963, sur deux continents différents, il remporta avec le Onze national la Coupe des pays arabes, puis la médaille d’argent aux Jeux africains. Il se réjouit aujourd’hui pour le moment magique que traverse l’ESS, dont la renaissance n’est pas sans lui rappeler l’oiseau mythologique, le phénix. 

Raouf Ben Amor, tout d’abord, que vous inspire le printemps de l’Etoile, champion arabe et qualifié au dernier carré de la Coupe de la confédération ?
C’est un peu le fameux phénix qui renaît de ses cendres. Pourtant, l’équipe connut un mauvais départ avec deux entraîneurs. Avec l’arrivée de Roger Lemerre, on était curieux de savoir comment il allait opérer pour créer l’osmose entre anciens et nouveaux. Je ne sais par quelle alchimie il a réussi à recréer l’esprit d’équipe et à installer un milieu stable. C’est du domaine du miracle. C’est extraordinaire ! Et comme l’appétit vient en mangeant, eh bien l’Etoile savoure le succès derrière l’autre. Je crois même qu’elle n’a plus rien à craindre. Dans trois ou quatre ans, les jeunes vont prendre la relève. On sait que l’argent est le nerf de la guerre. Les primes colossales empochées dernièrement doivent la rassurer sur son avenir.

Vous parlez de renaissance. Avez-vous souvenir de pareille résurrection dans l’histoire de votre club ?
Oui, un tel scénario s’était produit au moins deux fois par le passé. En 1963, sous la présidence de  Hamed Karoui après le gel des activités du club, et en 2007 avec une nouvelle génération qui était allée au Caire ramener la Ligue des champions d’Afrique. A chaque fois, l’ESS a démontré qu’elle a des ressources insoupçonnables, qu’elle ne meurt jamais.

Personnellement, y avez-vous cru vraiment ?
Sans prétention aucune, j’ai toujours cru que le travail entrepris par le président Ridha Charfeddine allait tôt ou tard payer. Quel dirigeant accepte aujourd’hui de payer des milliards et des milliards de son propre argent? L’homme est sincère et dévoué. Pourtant, à un certain moment, il a dû subir une pression insoutenable. Je lui ai dit qu’il fallait résister, qu’il était sur la bonne voie et qu’il ne devait pas céder aux sceptiques.

Charfeddine va à présent pouvoir travailler à l’aise.

L’avenir lui appartient. Mais il doit s’atteler à rassembler la grande famille étoilée.

Sinon, quel est le plus grand danger qui guette l’ESS ?
L’ingratitude, surtout. Et toutes ces gens qui veulent en faire une vache à traire. Parfois, nous avons laissé entrer par effraction dans le club de petits dirigeants qui y accèdent par une porte dérobée. Ils veulent monter en grade en usant de notre club comme tremplin. Qu’on soit au moins reconnaissants vis-à-vis de ce monument ! Dieu merci, j’ai tout donné à mon club, j’ai payé ma dette. En tant que directeur technique des jeunes, nous avons sorti les Haggui, Ghezal, Nafkha, Belbouli…Soit toute la génération qui a enlevé haut la main la Ligue des champions d’Afrique 2007 au Caire face à l’invincible armada d’Al Ahly. Les valeurs séculaires, je les ai du reste héritées de nos grands dirigeants conduits par Hamed Karoui, mais aussi de ma famille.

Comment cela ?
Mon père Abdelkader Ben Amor a été un grand joueur et dirigeant du club. Entre 1925 et 1935, il a endossé la tunique de la première équipe de l’ESS qui était habillée en vert et blanc frappé d’une étoile. Je garde une photo de ce team des pionniers, tous portant un «Kabbous» comme couvre-chef ! Mon père était cordonnier, et j’en suis fier. Deux fois, Hamed Karoui, alors président, me pria de ne plus le laisser venir au stade, car il se faisait vieux et un accident pouvait à tout moment lui arriver. Je l’accompagnais au stade. Dès qu’il met les pieds devant la grande porte du stade, il commence à rugir: «Allez les Rouges !». Il se trouve pourtant qu’une fois, l’Etoile a joué en blanc, alors que c’était le Club Africain qui jouait en rouge. Les supporters l’entendirent reprendre dès son arrivée ses encouragements habituels: «Allez les Rouges !» Ils ont attiré son attention sur le fait que l’Etoile ne portait pas sa couleur rouge de légende. Il continua malgré tout à haranguer ses favoris au rythme d’«Allez les rouges !». Il ne savait faire et chanter que cela…

Cette filiation peut-elle expliquer votre signature à l’Etoile ?
Naturellement. A l’âge de sept ans, mon premier cadeau a été un ballon. Comment oublier tous ceux qui ont formé une génération qui allait dominer le foot national. Les autres nous enviaient, on était jaloux de nous. Plus de la moitié de l’effectif de la sélection nationale venait alors de l’ESS. Certains en furent vivement indisposés. Cela n’empêche que, probablement par un secret esprit de contradiction que je devais nourrir inconsciemment vis-à-vis de mon père, j’ai voulu au début aller signer à la Patriote de Sousse. Je ne devais pas néanmoins regretter le choix de l’ESS où j’ai fait mon devoir envers mon club et envers la mémoire de mon père. J’ai été sacré deux fois meilleur buteur de l’ESS, terminant pas très loin du Clubiste Mohamed Salah Jedidi, meilleur réalisateur du championnat national. Par exemple, au niveau des Espoirs, nous devions disputer la finale de la coupe de Tunisie 1962-63. Le SRS, notre adversaire, a préféré déclarer forfait. Il se savait battu d’avance. Nous comptions dans notre équipe pas moins de neuf internationaux. En 1962, nous avons écrit la légende, en remportant sans avoir encaissé la moindre défaite le doublé seniors, avec la meilleure attaque et la meilleure défense par-dessus le marché.

Quelle a été votre prime pour cet exploit historique ?
Dix dinars, pas plus !

Vous avez arrêté votre carrière assez jeune. Pourquoi ?
J’ai attrapé la typhoïde. Et puis, j’ai contracté une très grave blessure. Pourtant, entre 1958 et 1971, j’ai toujours été titulaire indiscutable. Sauf durant un an et demi suite à cette double déchirure musculaire. En mai 1965, contre l’Espérance, tel un véhicule précipité dans le vide, j’ai été violemment balancé par Baganda. Un accident terrible. J’en garde toujours les séquelles. La musculature s’est effritée. Grâce à Hamed Karoui et Mhamed Driss, j’étais parti en France me soigner, ce qui était rare en ce te temps-là. Je n’allais plus malheureusement rejouer à mon niveau d’antan.

Vous avez ainsi raté la Coupe d’Afrique des nations en 1965 à Tunis…
Tahar Chaibi, un des tout meilleurs footballeurs du pays, a pris ma relève. Auparavant, j’ai remporté la coupe des pays arabes à Beyrouth, et terminé deuxième aux Jeux africains de Dakar. Les deux compétitions s’étaient déroulées un même mois, en avril 1963. A Dakar, durant plus de deux heures et demie, nous avons joué en finale contre le Sénégal. L’arbitre français,Tricot, avait appliqué la fameuse règle de la «mort subite», le match s’étant soldé par un nul 1-1. En sélection, j’étais distributeur du jeu à côté de Chetali à droite et Taoufik à gauche. Une sorte de deuxième attaquant derrière Jedidi. De la sorte, j’ai inscrit une dizaine de buts dans une cinquantaine de rencontres internationales.

Quelles étaient vos qualités ?
J’étais surtout altruiste et généreux. Je donnais sans compter. Et puis, je savais tout faire de la tête: marquer des buts, comme mon idole Habib Mougou, faire des une-deux, des passes en retrait, des contrôles…Vraiment tout. Je n’étais pas maladroit devant les buts non plus. En 1964-65, j’ai inscrit cinq buts dans un seul match, contre le CS Hammam-Lif. Deux autres joueurs seulement ont réussi un tel exploit à l’Etoile: Habib Mougou, et Raouf Ben Aziza contre l’AS Marsa en 1977-78. J’entraînais alors l’équipe. J’ai reconverti Ben Aziza en avant-centre alors qu’il était à l’origine ailier gauche. Et c’est comme cela que Chetali a fini par le convoquer en sélection.

Votre meilleur match ?
En 1969-70, contre l’Espérance à Sousse. Je commençais déjà à vieillir, j’ai été intégré en seconde période alors que nous étions menés (0-1) .J’ai inscrit un but que je n’ai pas pu vraiment voir, car j’étais dos au but adverse. J’ai contrôlé de la poitrine avant de réussir un retourné acrobatique dans la lucarne opposée. Je ne me suis rendu compte de l’exploit qu’au vacarme et aux applaudissements des spectateurs. Nous avons remporté ce match 2-1, mais pas le championnat cette saison-là.

A votre avis, quel est le plus grand footballeur tunisien de tous les temps ?
A chaque époque sa vedette. De mon temps, c’était Abdelmajid Chetali grâce à sa personnalité, sa clairvoyance, sa vista, son aura et sa technique hors pair. Il y avait aussi Tahar Chaibi. Dans la génération suivante, Agrebi et Tarek ont fait fureur.

Qui a été derrière votre formation ?
Au même titre que Mohieddine Habacha, un footballeur immense, je dois ce que j’allais devenir à un grand formateur français, Georges Berry.

Vous vous passionnez toujours pour le volet social chez les anciens footballeurs…
Oui, malheureusement, il y a eu des gens que cela gênait. Quand j’ai voulu fonder une Association des anciens joueurs de l’ESS, j’ai pu mesurer à quel point certaines personnes ne connaissent pas l’histoire de ce monument vieux de 94 ans, car il est utile de rappeler que l’Etoile a été fondée un certain 11 mai 1925. 

Parlez-nous de votre famille
J’ai deux filles et un garçon: Sophie, 42 ans, assistante de direction à la fameuse salle parisienne de spectacles, l’Olympia; Sabrina, 37 ans, top model de réputation mondiale; Selim, 33 ans, qui réalise des sites électroniques pour de grandes sociétés. Mon épouse Myriam est de mère française. Elle est kiné. Son cousin n’est autre que Larbi Nasra, le fondateur de Hannibal TV.

Les copains d’aventure s’en vont un à un sur la pointe des pieds: Sassi, Jedidi, Chaibi…Quel sentiment cela vous fait-il ?
Sassi évoluait à mes côtés. Jedidi, je lui servais des ballons de but, c’était un très grand ami. Chaibi, c’est l’héritier qui vous rassure sur le legs. Hamadi Henia, que Dieu lui accorde santé et bonheur, jouait à ma gauche. Tu perds un être cher, des gens qui n’ont pas eu de la chance. Quand je vois aujourd’hui des joueurs qui ne peuvent assurer deux passes de suite mais qui gagnent des centaines de millions, j’ai un fort sentiment d’injustice.

A bientôt 76 ans, vous semblez croquer dans la vie à pleines dents…

Oui. Je regarde autour de moi, et je trouve que tout est beau. Edith Piaf chante «La vie en rose». Malgré tout le mal causé par certaines gens, la vie, je la trouve vraiment belle. Je mène la belle vie: je joue avec les enfants, je prends mon bain chaque jour, je viens en aide aux gens dans le besoin. Quand on est bien portant, que nos enfants vont bien, que demander de plus ? Surtout ici dans la ville de Sousse qui a marqué ma vie, mon histoire d’amour. 

Justement, vous était-il jamais arrivé d’être angoissé à l’idée de devoir quitter votre ville natale ?
Peut-être pas exactement en ressentant une réelle angoisse comme vous dites, mais plutôt en rigolant. Le 21 juin 1964, nous devions disputer le match retour des éliminatoires des Jeux olympiques de Tokyo contre le Ghana. Après avoir perdu le match aller à Accra 2-0, nous pouvions nous qualifier pour le Japon au bout d’une nette victoire au match retour. Nous nous disions, moi et mes amis de l’Etoile convoqués en sélection: «Comment peut-on laisser Sousse pour partir bientôt dans un si lointain pays, sur le continent asiatique ?». Il est vrai que nous sortions de la mer, bronzés, frais et beaux comme un dieu. Chetali, Habacha, Mahfoudh et moi-même partions pour Tunis rejoindre la sélection dans la voiture de Ridha Rouatbi.

Propos recueillis par Tarak GHARBI

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