Presque une dizaine d’années après sa sortie, le film «Pégase» de Mohamed Mouftakir (Etalon d’or Ouaga 2011) garde toujours la fraîcheur de son langage cinématographique et l’actualité d’une obsession qui ronge les sociétés arabes en général.
Il a été présenté dans le cadre du cycle «Aspects du cinéma marocain» à la Cinémathèque tunisienne.


« Pégase » de Mohamed Mouftakir

«Rihana est une jeune fille, la vingtaine environ, issue de la campagne. Victime d’un traumatisme aigu, elle se retrouve hospitalisée dans un asile psychiatrique. Elle croit être violée par un démon qui veut la tuer parce qu’elle est enceinte de lui. Cet acte va-t-il être approuvé par le seigneur du Cheval, un esprit vénéré par son père ? Pour percer ce mystère, Rihana est confiée à Zineb, une psychiatre, afin qu’elle fasse parler cette jeune fille qui n’est pas très coopérante».

De prime abord avec son titre, le film renvoie à la mythologie grecque avec ce cheval ailé, fils de Poséidon, mais son titre en arabe (Bouraq) renvoie à un tout autre imaginaire : en fait, le bouraq est un coursier fantastique venu du paradis, dont la fonction est d’être la monture des prophètes. Selon l’histoire la plus connue, au VIIe siècle, le Bouraq fut amené par l’archange Gabriel pour porter le Prophète de l’islam, Mohamed, de La Mecque à Jérusalem. Le tour de force de Mohamed Mouftakir est d’avoir construit son film sur ces deux cultures : la mythologie grecque avec un ancrage arabo-musulman. Cette dualité, on la retrouve aussi dans le personnage principal Rihana, personnage qui oscille entre le masculin et le féminin (son père l’ayant élevée comme un garçon en cachant son identité de femme comme une honte). Pour utiliser un terme clinique, on dira qu’il s’agit d’une schizophrénie produite par les esprits trop phallocrates et machistes de nos sociétés conservatrices où le féminin est toujours considéré comme une tare.

A cette histoire de viol et d’inceste, le réalisateur a su donner une dimension esthétique puissante en  «ficelant» les symboles à l’histoire de manière très habile pour qu’ils ne soient pas des symboles qui passent. Les images construites sur des symboles et des référents portent le regard dans un univers presque onirique mais qui ne l’est pas au fait ! C’est à mesure qu’on avance dans le film qu’on comprend à quel point cette image est ancrée dans un réel qui est maintenu dans une sorte de muselière. Avec des allers et retours entre passé et présent dans ces décors ocres, tout objet est essentiel dans la lecture de ce film, à titre d’exemple ces planches coraniques où le nom de Rihana est révélé. Une quête d’identité manipulée, une histoire portée par un langage cinématographique puissant, c’est ce qui reste des années après la sortie d’une œuvre.

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Charger plus par Salem Trabelsi
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