Nommée au début de cette année  à la tête du Système des Nations unies en Tunisie après avoir été représentante du bureau de l’Unicef dans notre pays, Lila Pieters accorde son tout premier entretien à notre journal et aborde les thèmes d’actualité, la coopération fructueuse entre le gouvernement tunisien et le SNU en matière de développement durable, l’impact de la pandémie sur le secteur économique, sans oublier de lancer un appel à la communauté internationale pour soutenir la Tunisie en ces moments difficiles.

Si on commençait par  un bref récapitulatif   des actions qui sont au cœur de l’action entreprise par le Système des Nations unies (SNU) en Tunisie.

– Nous avons actuellement 17 agences qui sont présentes en Tunisie, résidentes mais également non  résidentes, pour soutenir et appuyer le gouvernement ainsi que la société civile  dans leur action visant le développement durable. Pour les cinq prochaines années, notre action est orientée principalement vers le renforcement de la cohésion sociale et  la réduction des inégalités au sein de la société.

A cet effet, on va appuyer les autorités tunisiennes pour mettre en place des politiques publiques axées principalement sur la réduction des disparités et la promotion de l’inclusion sociale. Cela va toucher les domaines social, économique, éducatif, la justice, la sécurité, la protection de l’emploi, ainsi que tout ce qui est orienté vers la mise en place de la stratégie d’économie verte. On va donc essayer de contribuer à apporter un appui pour accompagner le gouvernement dans son choix des politiques publiques  en vue de réduire les inégalités et promouvoir la cohésion sociale.

Parallèlement, on s’oriente vers le renforcement des institutions démocratiques mises en place par l’Etat tunisien et que le SNU est appelé à appuyer. Ceci est valable pour toutes les instances créées en rapport notamment avec la lutte contre la corruption, la protection des droits humains, et tout ce qui garantit l’équité et l’égalité. Il y aura aussi un nouveau volet  inhérent à ce besoin émanant des  jeunes en Tunisie comme partout dans le monde, celui  d’être entendus et de prendre part à la prise de décision. Il existe aujourd’hui une forte demande pour renforcer le capital humain, l’accès à la santé, à une éducation de qualité et repenser le système inclusif de protection sociale.

C’est là, en substance, un aperçu des actions du SNU que nous continuons à mener en concertation avec le gouvernement. A cet effet, le secrétaire général de l’ONU a insisté sur les questions qui vont avoir un impact considérable au niveau du renforcement  du système de l’Etat. Nous sommes en dialogue actuellement avec le gouvernement tunisien. Il faut savoir où nous pouvons avoir de la valeur ajoutée  et il faut travailler sur les politiques publiques inclusives qui vont toucher les deux grands volets de  l’économie et de la gouvernance incluant plusieurs domaines.

Le SNU  a apporté un appui technique au gouvernement tunisien dont les priorités sont définies dans le Plan cadre des Nations unies pour l’Aide au développement (Undaf 2015-2020). De quoi s’agit-il au juste et quelles sont les finalités  de ce plan ?

Ce  plan est un document préparé conjointement par le gouvernement tunisien et l’équipe de pays des Nations unies en Tunisie. Il détermine les actions communes et les stratégies que les Nations unies entendent mettre en œuvre en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de développement du pays pour cette période. Le plan cadre détaille les objectifs, les activités et les responsabilités de chaque agence des Nations unies.

Actuellement, on a un plan de coopération qui prendra fin en décembre 2020 et nous travaillons sur le domaine de la gouvernance qui jouit d’un grand programme d’appui de la part du SNU, axé entre autres sur le système de la justice, la sécurité, les droits humains. On a veillé à ce que le gouvernement tunisien soumette tous ses rapports aux instances onusiennes en application des traités et conventions ratifiés par la Tunisie.

Nous avons aussi aidé le gouvernement à mettre en place une commission intersectorielle composée de plusieurs membres du gouvernement et mandatée à préparer tous les rapports  périodiques officiels (UPR, Cedaw, droits de l’enfant …). Il faut rappeler aussi la contribution du SNU dans l’écriture de certains textes de loi comme la loi organique relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

Dans ce même cadre, nous travaillons sur trois axes, à savoir la gouvernance démocratique, le modèle économique inclusif  en appuyant les efforts visant la création des petites entreprises et des start-up, et enfin la protection sociale et l’accès équitable à des services sociaux de qualité. Ce travail est accompli par une multitude d’agences  parmi lesquelles on peut citer le Pnud, l’OIT, l’Unops.

Un grand travail  est en train d’être effectué autour du réchauffement climatique et son impact. L’une des grosses préoccupations aujourd’hui est celle relative à la raréfaction des ressources en eau. Cela sans oublier de mentionner plusieurs autres activités consacrées à d’autres secteurs, comme l’agriculture, la santé et l’éducation, la protection sociale. A ce titre, il y a lieu de rappeler que nous avons aidé le gouvernement à mettre en place le socle de protection sociale en vue de réduire les inégalités, promouvoir la cohésion sociale et soutenir les populations les plus vulnérables, les femmes rurales, les personnes âgées, les personnes au chômage, et les enfants. 

Le monde se trouve aujourd’hui sous l’emprise du coronavirus, quelles sont les actions entreprises par le Système des Nations unies dans le cadre de la lutte contre la propagation inquiétante de la pandémie ?

Je crois que le monde entier se trouve aujourd’hui sous le choc. Mais il faut mettre plutôt l’accent sur le nombre de gens qui ont été testés positifs au virus et qui sont  guéris. J’ai un important message à adresser aux médias à ce propos. Il ne faut pas simplement parler des gens qui décèdent suite à la contamination mais parler de la grande majorité des gens qui ont pu survivre.

Actuellement, les Nations unies, sous le leadership du secrétaire général ainsi que de l’OMS, travaillent de concert avec les gouvernements et apportent leur soutien aux pays touchés par le virus. Je salue à cette occasion nos collègues de l’OMS qui sont sur le front de la lutte et travaillent en étroite collaboration avec les départements de la santé partout dans le monde.

En Tunisie, nous avons commencé suffisamment tôt le travail avec le ministère de la Santé mais il faut dire que le gouvernement a mis en place des mesures de prévention et continue à le faire. Des formations supplémentaires ont été facilitées par l’OMS au profit des fonctionnaires relevant des services de la santé  que je salue au passage. On a tous besoin d’être solidaires dans ces moments.

Le meilleur moyen de se prémunir contre le virus est de se laver les mains avec du savon, d’où l’importance de l’eau dans la chaîne de la lutte. Pour cette raison, on a  décidé de  coordonner les efforts avec les ministères de la Santé et de l’Environnement en vue d’étudier les moyens permettant le renforcement de l’accès à l’eau dans certains endroits.

L’autre volet qui est très important et sur lequel travaillent les Nations unies  est celui de la communication et de l’engagement communautaire car il faut impérativement communiquer avec les gens comme l’ont  bien souligné le président de la République et le chef du gouvernement. Il faut rassurer les gens. Je crois que c’est la première chose qu’il faut faire. On est tous touchés par la pandémie mais il faut que nous restions forts, solidaires  et bien disciplinés. Il faut adopter les mesures d’hygiène appropriées et il nous faudra aussi changer nos habitudes  afin de mieux nous protéger.

Les Nations unies sont en train de développer des spots télévisés et des affiches de sensibilisation avec le concours du ministre de la Santé. Nous allons bientôt lancer une campagne sur les réseaux sociaux pour expliquer aux citoyens qui sont notamment de retour de l’étranger ce que veut dire l’auto-isolement et son importance.

Dans ce contexte, je rappelle que l’Unicef a déjà publié plusieurs informations sur son site ciblant les enfants et les parents. A cet effet, j’ai un message à adresser aux parents. Il est impératif de communiquer  avec les enfants. Si on demande à un enfant de se laver les mains, il s’applique. L’enfant apprend vite et il est important de lui expliquer ce qui se passe et pourquoi il ne faut pas qu’il entre en contact avec ses grands-parents ou ses proches. Il faut lui expliquer que certaines personnes sont plus vulnérables, telles les personnes âgées et celles atteintes de maladies chroniques. Il faut donc protéger cette catégorie autour de nous mais cela ne veut pas dire ignorer ces personnes, il faut  leur parler, leur téléphoner  mais éviter le contact direct.

Un programme de sensibilisation va être lancé et relayé par les chaînes de télévision et les radios pour que les enfants continuent leur scolarité. L’important est donc de communiquer.

Comment s’en sort la Tunisie dans sa lutte contre la propagation du coronavirus ?

Les Nations unies ne sont pas là pour juger les actions menées par la Tunisie en ce sens mais pour l’appuyer. Le gouvernement tunisien nous consulte et il fait de son mieux. Il met beaucoup l’accent sur la prévention et c’est ce qui compte le plus. Taïwan et Macao ont, dès le début de la propagation du virus, pris des mesures draconiennes de prévention (isolement, confinement) et je pense qu’il faut tirer les leçons de cette approche dans la lutte.

Avant tout, c’est le citoyen qui doit changer de comportement. On peut établir une stratégie de communication et diffuser des messages mais si le citoyen ne change pas de comportement  et ne se soumet pas aux mesures prises, la maladie va continuer à se propager. La meilleure façon c’est de prévenir. Le rôle du gouvernement est de communiquer au citoyen les mesures barrières s’instaurant dans le cadre de la prévention. Je crois que les gouvernements, partout dans le monde, sont appelés à soutenir les populations vulnérables face à la pandémie. Pour cela, on besoin d’être solidaires. Ont voit déjà en Tunisie et partout dans le monde des gestes magnifiques reflétant cet élan de solidarité et de soutien. On voit soudain l’humanité s’ouvrir et devenir plus solidaire.

En outre, les Nations unies sont en train de travailler avec le FMI et la Banque mondiale sur l’impact de la pandémie sur l’économie tunisienne. Il faut réfléchir à la forme de mesure de protection sociale qu’il faudra mettre en place. Comme on le sait, beaucoup de ménages tunisiens vivent dans la pauvreté  et d’autres qui sont extrêmement  plus vulnérables. Il faut donc veiller à aider ces personnes.

A cet effet, il faut instaurer un dialogue avec le ministère des Affaires sociales et s’inspirer des expériences d’autres pays qui sont en train de vivre la même situation. Je fais appel à la communauté internationale pour soutenir la Tunisie en ces moments difficiles. La solidarité internationale est nécessaire en raison des problèmes économiques que  vit le pays.

Les opérations de maintien de la paix sont  revues à la baisse et certains Etats ne veulent plus, paraît-il, financer des missions qui s’étirent dans le temps ?

Je crois qu’il faut recadrer un peu la question et parler du rôle des Nations unies au niveau de la paix et de la sécurité. Le maintien de la paix est  l’une des grandes actions mais notre travail s’articule aussi autour d’autres axes comme la diplomatie préventive et la médiation, comme c’est le cas en Libye actuellement où la priorité est donnée au dialogue  politique et à la médiation. C’est une partie extrêmement importante quand on évoque le maintien de la paix et de la sécurité. La Tunisie, ainsi que d’autres pays, contribuent à ce type de dialogue.

Actuellement, nous disposons de 13 missions (71 en 1948) et nous œuvrons pour la consolidation de la paix, la lutte contre le terrorisme et là j’insiste  à dire que nous travaillons très étroitement avec le gouvernement tunisien à travers  la Commission nationale de lutte contre le terrorisme qui a été mise en place. Cela sans oublier le volet  du désarmement  sur lequel nous travaillons toujours. C’est toute une panoplie d’actions menées par les Nations unies et non seulement les missions de maintien de la paix. Ce dernier constitue un pilier important, mais qui a besoin de financement de la part des Etats membres. En l’absence de financement, le SG doit mettre plus l’accent sur d’autres outils qui lui sont accordés par les Etats membres et qui sont au nombre de cinq (consolidation de la paix, performance, individus, partenariats et politique).

C’est important de parler de cette question car je sais que chaque fois que le maintien de la paix est évoqué, il est confiné au rôle des troupes.

Où en est la Tunisie au niveau de la mise en œuvre des Objectifs du développement durable (ODD) adoptés à New York en 2015 pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous à l’horizon 2030?

La Tunisie a présenté à New York en juillet 2019 son rapport autour des ODD. Je dois donc la féliciter pour ce premier rapport. Aujourd’hui la Tunisie a atteint environ 60%  dans la mise en œuvre des ODD  et a identifié certains objectifs prioritaires relatifs à l’inclusion sociale, aux inégalités, à l’égalité de genre, au changement climatique, à l’économie, à l’éducation, à la gouvernance. Le grand défi auquel font face les Etats membres, dont la Tunisie, est la mobilisation des ressources domestiques. Comment parvenir, dans l’espace fiscal de la Tunisie, à réallouer certaines dépenses  pour les mettre au profit d’autres secteurs où elle a besoin d’accélérer la mise en place des ODD.

Les subventions énergétiques qui coûtent énormément à l’Etat tunisien n’ont plus aujourd’hui un impact sur la classe moyenne et les pauvres. Le gouvernement pourrait réduire une part de ces subventions et l’espace fiscal qu’il créera servira à renforcer les mécanismes de lutte contre l’exclusion sociale  et  la création d’emplois. Il va falloir réduire certaines dépenses pour pouvoir les réallouer.

Un effort colossal  est à faire, non seulement pour la Tunisie mais aussi pour les Etats membres de l’Union africaine, pour mobiliser les ressources domestiques mais aussi de l’extérieur à travers des partenariats publics-privés.

Nous avons un programme conjoint avec le ministère des Affaire étrangères et de la Coopération internationale pour renforcer le système de collecte des données et l’identification des ODD prioritaires.

La Tunisie est un pays où les femmes sont les plus éduquées  dans la région Mena et ce n’est pas normal que ces femmes ne trouvent pas de travail. Peu de postes de travail pour les femmes sont disponibles et beaucoup de réticence de la part des patrons à les embaucher. Le seul secteur où elle peut trouver un job est celui de l’Etat. Beaucoup de travail reste à faire au niveau du secteur privé pour faire la promotion en faveur du recrutement des femmes. Pour cela on a besoin d’une politique d’emploi qui doit être pro-jeune et pro-femme. Ce n’est pas normal qu’il y ait autant de chômage au sein des femmes et des femmes diplômées. Il faut tracer des choix et des priorités.

Le nouveau programme des NU pour les cinq prochaines années consiste à  accompagner le gouvernement dans son choix des politiques publiques. Dans le domaine du changement climatique, la Tunisie fait face au problème de la gestion de l’eau  qui est une priorité pour elle. L’eau n’est pas bien gérée. Il faut donc réformer toute la gestion du système de l’eau mais ceci nécessite des ressources. Certes on peut mobiliser des ressources de l’extérieur mais il faut surtout orienter le regard vers  l’espace fiscal tunisien et se demander si le modèle économique tunisien est le plus adapté pour atteindre les ODD et créer aussi des emplois. On retourne donc à la question des choix qu’il faut faire.

Prenons aussi l’exemple de la sécurité alimentaire en Tunisie traduite par la subvention des produits de base comme c’est le cas pour le sucre et la farine. Il faut se poser la question autour de la nécessité de ces subventions, notamment quand on voit l’impact du sucre sur la santé du citoyen tunisien et le grand nombre de diabétiques dans le pays. Mais avant tout, il faut communiquer, expliquer aux gens et faire des campagnes et si l’Etat décide de réduire ces types de subvention, il faut savoir ce qu’on doit faire avec l’argent récupéré dans l’espace fiscal.

Il faut aussi adopter les marchés rapporteurs en Tunisie dans le domaine de l’agriculture aux nouvelles technologies (dattes et huile d’olive). La Tunisie, il ne faut pas l’oublier, est le premier pays en Afrique en termes d’innovation. Face aussi à la grande crise que connaît le secteur de l’éducation  caractérisé surtout par l’abandon scolaire précoce, c’est toute la politique éducative qui doit être ajustée au développement et à l’économie d’aujourd’hui qui doit s’ouvrir au monde. Je crois que les Tunisiens le savent et je n’ai pas de leçon à leur donner. Le pays a suffisamment d’experts.

Mme Lila Pieters, dans votre dernier entretien avec notre journal, votre message adressé aux Tunisiens a été  le suivant : «  Il faut se prendre en main et arrêter d’être négatif. Il faut investir dans la prochaine génération ». Vous étiez alors la représentante de l’Unicef en Tunisie. Aujourd’hui que vous êtes à la tête du SNU, vous gardez le même message ?

Bien sûr, je ne change pas. J’ai le privilège aujourd’hui d’être à la tête du SNU en Tunisie. Il faut cesser d’être négatif et il faut surtout se prendre en main. La Tunisie est dotée d’un grand potentiel humain. Il faut croire en soi-même. Vous avez fait la révolution et vous avez réussi à bâtir les institutions comme personne au monde n’a pu le faire. Il faut également investir dans la future  génération. Dans 20 ou 30 ans, la Tunisie aura la même démographie que les pays européens et la population sera plus âgée. 1/3 de la population a moins de 18 ans. Il est donc important d’investir dans cette population et mettre ces jeunes à contribution. Il faut juste reprendre confiance et aller vers l’avant. Il est vrai que la pandémie ne facilite pas les choses mais il faut faire preuve de solidarité, cette crise est  mondiale et ne touche pas que la Tunisie.

On va s’en sortir, la Tunisie est forte et regorge de compétences. Bon courage à tout le personnel du secteur de la santé qui se trouve en première ligne de la lutte. J’adresse le même message à mes collègues  de l’OMS qui sont en train d’accomplir un travail formidable. Nous sommes tous ici pour soutenir le gouvernement tunisien dans la lutte contre le coronavirus.                

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