Par Meriem Khadhraoui 

Bouleversés par la pandémie du Covid-19, qui n’a pas encore ni vaccin ni traitement spécifique, une majorité de Tunisiens et aussi de Maghrébins se sont tournés vers la nature et ses plantes aromatiques et médicinales pour endiguer, à leur manière, cette épidémie. Thym, romarin, eucalyptus, ail, gingembre et feuilles de laurier ont servi à la préparation de tisanes et infusions et autres potions, supposées tuer le virus ou l’empêcher d’atteindre un stade fatal.

Des messages listant des conseils soi-disant «simples et accessibles» pour lutter contre le Covid-19 ont été largement partagés sur les réseaux sociaux et par des chaînes d’e-mails. Les astuces promouvant les boissons chaudes pour tuer le virus sont également échangées, chaque jour, sur Facebook. Des condiments, dont l’ail et des agrumes comme le citron, ont  eu, ainsi, le vent en poupe. Dans les cuisines tunisiennes, des milliers de personnes ont joué aux apprentis sorciers. 

Un retour aux plantes 

Le confinement a favorisé un retour au végétal. La phytothérapie, les herboristes et marchands d’épices ont bien profité de la psychose liée à cette pandémie. Youssef, un jeune vendeur d’épices et cornichons à la cité El Omrane supérieur (Tunis), affirme avoir doublé les ventes d’ail et d’autres herbes séchées (romarin, laurier, gingembre…).

«Les gens ont peur de mourir. Ils veulent, coûte que coûte, se protéger contre ce maudit virus. Les herbes, c’est du naturel. elles ne tuent pas de toute façon, même si elles ne guérissent pas», plaisante le jeune épicier.

En Tunisie, en Algérie, au Maroc et dans bien d’autres pays, le prix de l’ail, par exemple, a connu une flambée spectaculaire (25 dinars le kilo en Tunisie ), pour sa soi-disant efficacité contre le coronavirus. 

Ce retour à certaines croyances face à une épidémie redoutable s’explique, selon Amel Bouzabata, spécialiste algérienne de la médecine traditionnelle et maitre de conférences à la Faculté de médecine (Université d’Annaba), par «l’absence d’un traitement au Covid-19 «.  «La population reste convaincue, ainsi, que le meilleur traitement préventif est la médecine traditionnelle». 

L’OMS a dû expliquer qu’il fallait «en finir avec les idées reçues». Sur son site web officiel, l’organisation onusienne a précisé que «l’ail est un aliment sain qui peut avoir certaines propriétés antimicrobiennes. Cependant, rien ne prouve, dans le cadre de l’épidémie actuelle, que la consommation d’ail protège les gens contre le nouveau coronavirus…». 

Bien qu’elle valide, certes, des remèdes traditionnels dits médicaments traditionnel améliorés (MTA), vendus en pharmacie, l’OMS exige que ceux-ci obéissent à certaines normes (limites de toxicité déterminées, activité pharmacologique confirmée par la recherche scientifique, dosage quantifié et qualité contrôlée lors de leur mise sur le marché).

Précisions d’une spécialiste de la pharmacognosie 

La spécialiste algérienne, Amel Bouzabata, a répondu, par mail, à des questions adressées par l’agence TAP. Elle est revenue sur les raisons de ce retour aux plantes, rappelant que face au coronavirus la propagation des «fakenews» s’est multipliée. «De ce fait, il est important que les autorités scientifiques informent le public pour le mettre en garde sur les effets toxiques de chaque plante commercialisée, et des mensonges publiés sur Internet concernant la médecine traditionnelle «.

Interrogée sur la possibilité d’adopter au moins une «prescription naturelle» qui pourrait renforcer l’immunité face à ce virus, puisque aucun remède naturel n’a jusqu’ici montré son efficacité contre le Covid-19, la spécialiste de la médicine traditionnelle et auteure de plusieurs articles scientifiques sur le sujet a fait savoir qu’une recette traditionnelle à base de chèvrefeuille, de scutellaire chinoise et de forsythia a eu, actuellement, une grande popularité auprès de la population chinoise et a été considérée comme la panacée pour le Covid-19.

«De plus, certaines plantes sont très connues pour leurs propriétés Immuno-stimulantes, et anti-infectieuses. Nous citons les espèces telles que l’Echinacea purpurea (L.), Moench (l’immortelle commune), Panax ginseng C.A Mey, Panax quinquefolius L., Allium sativum L.(ail), Zingiber officinalis L (gingembre)», a-t-elle développé.

Pour profiter à la fois des apports nutritifs, préventifs ou immunitaires, de quelques plantes et aliments (thym, ail, gingembre…), sans risquer des effets néfastes sur la santé et laisser libre cours à de fausses croyances, Bouzabata a estimé qu’il «reste important d’informer le public sur le dosage, la forme d’utilisation, ainsi que les possibilités d’interactions médicamenteuses. Ceci par l’instauration d’un comité scientifique qui validera chaque usage de chaque espèce médicinale utilisée par la population tunisienne comme moyen de prévention du Covid-19», a-t-elle recommandé.

«On se protège comme on peut, comme en sait» ! 

Nada Trigui, activiste tunisienne pour la souveraineté alimentaire et pro-nature estime que  «la peur et le manque d’information font ressortir l’instinctif en nous . «Plusieurs d’entre nous ont grandi avec les concoctions de grand-mère. On sait que ça nous renforce, mais aussi c’est un «emotional shield» (bouclier émotionnel) de pouvoir se protéger comme on peut, comme on sait».

L’activiste s’est dite par ailleurs «agréablement surprise», du remède préventif et curatif contre le coronavirus « Covid organics «, qui a été créé par les chercheurs scientifiques à Madagascar et annoncé récemment par le chef de l’Etat de ce pays africain. 

«Je suis contente, car c’est une «reconnaissance» du fait que la nature détient toujours la solution «, lance-t-elle, avant d’ajouter « mais aussi cela représente un beau butin qui peut facilement aller vers l’industrie pharmaceutique sous forme de «remède protégé» par l’industrie «.

Qu’elles soient efficaces ou non contre le Covid-19, les plantes aromatiques et médicinales (PAM) abondent en Tunisie et ont toujours leur place dans les pratiques thérapeutiques traditionnelles. La flore tunisienne compte des milliers d’espèces de PAM, ce qui fait du pays «un véritable réservoir phytogénétique» dans la région méditerranéenne.

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