Contrairement à ce que pense la plupart des lecteurs de la presse écrite, à l’image du Canard enchaîné et de Charlie Hebdo en France, en Tunisie, la satire était bel et bien présente dans le paysage médiatique tunisien surtout avant l’avènement de l’indépendance. En faisant de ce style journalistique leur glaive pour combattre le politiquement correct et lutter contre la censure, les chevaliers de la plume — faire-valoir de la liberté d’expression —  savaient contourner les interdits et les tabous avec beaucoup de subtilité. Gros plan sur l’épopée de la presse satirique sous nos cieux.


 

Par Abdel Aziz HALI

 

Durant les 23 ans du règne du président déchu Zine El-Abidine Ben Ali, la presse, tous genres confondus, végétait sous une chape de plomb nommée censure. Dans ce climat anxiogène et maussade — sous une cruelle dictature glorifiant la médiocrité et l’aplaventrisme –, telle une lumière dans la grisaille, au sein de la blogosphère tunisienne, la satire faisait de la résistance à travers des articles et des réflexions publiés par de vaillants cyberdissidents et « Net-activistes ». Exemple: les écrits du « martyr d’Internet », feu Zouhair Yahyaoui, alias« Ettounsi » [un ex-prisonnier d’opinion condamné par une justice à la dérive], qui fut un fervent opposant au pouvoir sur la toile, via sa célèbre chronique « Proxy » sur son webzine « TUNeZINE.com ».

 

Timbre postal en hommage au cyberdissident, Zouhair Yahyaoui

 

En revanche, pendant les 32 ans du Bourguibisme (la politique de Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie, et de ses partisans-Ndlr), malgré un régime autoritaire et individualiste, la critique et surtout la presse satirique étaient plus ou moins présentes dans la presse papier tel le cas d’« El-Kanfoud » (l’hérisson, en français : un hebdomadaire généraliste et satirique fondé par Habib Borji en 1962 et qui a duré jusqu’en 1964), « Es-Sitar » (le rideau, en français: un bimensuel créé par Mohamed Jaziri en 1956 et qui n’a paru qu’en 1956 et entre 1960 et 1961), « El-Ifrit » (l’ogre, en français: un journal satirique édité en 1957), « El-Imtaâ » (la satisfaction, en français : un journal satirique et hilarant édité en langue arabe par le club de la presse à la maison des jeunes et de la culture de Menzel Temime entre 1979 et 1980 et  l’hebdomadaire « Le Phare » de Abdejlil Behi.

 

L’hebdomadaire satirique, « El-Kanfoud »

 

Mais qui dit presse satirique sous nos cieux, dit aussi les écrits basées sur la rime et rédigés au second degré pour contourner la loi ou la censure du « billettiste » vedette d’« Assabah » (le matin, en français : le principal quotidien arabophone du pays fondé le 1er février 1951 par feu Habib Cheikhrouhou), le grand journaliste feu Mohamed Guelbi (un philosophe de formation ayant commencé sa carrière à l’agence TAP, Tunis-Afrique-Presse, en 1974-Ndlr) avec sa rubrique quotidienne « Lamha » (clin d’œil, en français).

Sinon, on ne peut parler du grand Mohamed Guelbi sans évoquer sa légendaire « Harboucha » (pilule, en français): un billet critique à l’égard du pouvoir, publié de 1977 à 1978 sur les colonnes du journal « Echaâb » (le peuple, en français: l’organe de presse de la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail – UGTT). Le succès tonitruant de sa « pilule » a fini par provoquer l’ire des autorités. Ce qui lui vaut d’être incarcéré et torturé par l’État policier, en janvier 1978, avant d’être relâché au bout de quelques semaines.

 

Le grand journaliste satirique et critique tunisien, Mohamed Guelbi, célèbre pour son billet « Harboucha » (pilule) sur les colonnes du journal « Echaâb » (le peuple), organe de la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT)

 

Parallèlement, entre les années 1970 et 1980, les chroniques de Taher Fezaâ faisaient les beaux jours de l’hebdomadaire « Tunis Hebdo » (un journal fondé par M’hammed Ben Youssef et qui paraît chaque lundi depuis 1973-Ndlr), idem pour les billets de Hatem Belhaj dans la même publication dans les années 1990.

À travers cet article, on va essayer de braquer les projecteurs sur l’histoire de la presse satirique en Tunisie et ses épopées, question de réveiller l’ogre endormi chez les journalistes tunisiens.

De 1881 jusqu’aux années 1920 : l’âge d’or de la satire à la sauce tunisienne

En plongeant notre bec dans les archives de la Bibliothèque nationale, on était surpris par la densité des hebdomadaires satiriques dans la Tunisie à l’époque du protectorat français. En effet, la presse écrite en Tunisie qu’elle soit arabophone ou francophone, était depuis toujours le berceau de la caricature satirique et représentait avec pertinence et humour les failles du monde politique. Certes, la plupart des journaux et des revues satiriques étaient en langue arabe, mais ça n’empêche pas que les journaux francophones étaient aussi bien présents.

 

Farzazzou
« El-Ferzazzou » (la guêpe, en français: un hebdomadaire satirique et critique paru entre 1955 et 1956)

 

Si la presse satirique a commencé à cartonner à partir de 1906 par le biais de numéros comme « El-Mozeêj » (le dérangeant, en français) et « Tarwih Ennoufous » (le divertissant, en français); ceci étant et pour nombre d’historiens, le véritable démarrage de la presse satirique en Tunisie a fait son baptême du feu avec la parution du « Kara-Kouz » (le clown, en français : un hebdomadaire satirique fondé par Stenk Razine et paru en 1884).

Puis, en 1886, le bulletin «Machrah el-Isdar» en hébreux par Jacob Hayek est paru sous forme de 4 grandes pages avec un tirage de 400 bulletins par semaine, suivi du « Le Charivari tunisien » (hebdomadaire satirique, humoristique et politique illustré paraissant tous les dimanches, co-fondé par J.B. Fray et Horace Meunier en 1887 et paru jusqu’en 1889). Ensuite ce fut le tour d’un certain Maurice qui a édité, entre 1887 et 1888, « Le Grelot tunisien » (hebdomadaire satirique et illustré).

 

« Es-Sardouk » (le coq, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique illustré fondé par Chedly Fehri en 1922 mais qui a paru régulièrement entre 1937 et 1939)

 

Toujours en 1888, ce fut le tour de Raphaël Smadja qui a édité, en 1888, un autre journal en hébreux intitulé « El-Moristane » (l’hôpital, en français), pour être suivi des titres suivants: « La Petite Tunisie » (hebdomadaire généraliste avec une veine satirique fondé par Emile Lacroix et paru entre 1888 et 1938), « Pilori tunisien » (hebdomadaire, indépendant, satirique et politique fondé par G. Sdnac avec seulement 43 numéros entre 1892 et 1893), « Le Tunisien » (organe des intérêts indigènes avec une veine satirique fondé par Ali Bach Hamba paru entre 1907 et 1912), « Abou Guecha » (hebdomadaire satirique fondé par Hachmi Tounsi et paru seulement en 1908), « Weld el-Bled » (l’enfant du pays, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Bachir Fourti et paru seulement en 1910, date de sa création), « Abou Nouwâs » (un hebdomadaire, satirique et hilarant et réputé pour ses critiques acerbes et acides, fondé par Slimen El Jadoui — à l’origine vendeur de laine et de tapis — et paru une seule année entre 1909 et 1910), « La Tunisie illustrée » (une revue mensuelle satirique et de vulgarisation tunisienne, fondée par Docteur Lemanski et parue entre 1910-1922), « Al-Modh’hek » (l’humoriste, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Abdallah Zarrouk paru entre 1910-1923, avec un arrêt de parution le 12 mars 1911 et une reprise en 1920), « En-Nems » (le fouineur, en français »: un hebdomadaire fondé en 1910 par Mohamed Ben el Haj Mahmoud Ettounsi et qui a duré jusqu’en 1937, notons qu’il a cessé de paraître en novembre 1911 et réapparu en 1920, « Gazdour » (le frimeur, en français: un mensuel réformateur et satirique, fondé par Hamouda Abassi en 1920), « El-Wided » (l’amour, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Chedly Ben Mohamed Beldi et paru entre 1920 et 1921, « Al-Moumathel » (le comédien, en français: un hebdomadaire satirique fondé par Slouma Aberrazak et paru de 1920 jusqu’au 15 décembre 1924), « El-Kairaouan » (Kairouan, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Jilani el Hmar et paru durant 4 ans entre 1920 et 1924), « Jeha » (un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Ahmed Ben Chikh Benaîssi en 1909 et paru de manière irrégulière : 1909-1911, 1920-1925, 1936-1942 et de 1947 jusqu’à 1950), « An-Nadim » (le compagnon, en français: un hebdomadaire satirique fondé en 1921 par Houcine Al Jaziri — l’un des plus grands journalistes tunisiens de son temps et l’un des pionniers de cette presse — et publié sans interruption pendant 22 ans) et « Ez-Zahou » (l’ambiance festive, en français: un hebdomadaire humoriste et satirique fondé par Othman Gharbi en 1921 et paru jusqu’en 1962. Il a cessé de paraître entre 1935-1936 et entre 1943-1945).

 

« Jeha » : un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Ahmed Ben Chikh Benaîssi en 1909 et paru de manière irrégulière : 1909-1911, 1920-1925, 1936-1942 et de 1947 jusqu’à 1950.

 

De 1930 jusqu’à 1957 : un cru au service du mouvement nationaliste

En revanche durant les années 1930 et 1940, la presse satirique tunisienne a largement contribué dans le mouvement nationaliste guidé par une pléiade d’hommes politiques et de figures emblématiques de la bohème et du spleen des intellectuels du groupe « Taht Essour » (un collectif qui se réunissait dans un café homonyme situé dans le quartier populaire de Bab Souika contre les remparts de la médina de Tunis-Ndlr), tels que : le nouvelliste, dramaturge, parolier, journaliste et caricaturiste tunisien d’expression arabe, Ali Douagi (né le 4 janvier 1909 à Tunis et décédé le 27 mai 1949 à Tunis) qui a fondé en 1936 son propre hebdomadaire satirique « Al-Sourour » (la gaîté, en français), le journaliste Abdelaziz Aroui à travers « Le croissant » paru en 1930 (un grand hebdomadaire politique, satirique, économique), le journaliste tunisien, zitounien de formation M. Mohamed Mokhtar Saâda, (né en 1894 à Tunis et décédé en 1962) et membre de la troupe théâtrale tunisoise « Echahama El Arabiyya » (la noblesse chevaleresque arabe, en français) qui a créé l’hebdomadaire satirique « En-Nasnas » (le curieux, en français) dont le premier numéro paru dans les kiosques le lundi 16 novembre 1936 et Hédi Laâbidi — qui a démarré sa carrière de journaliste à 16 ans — et restera un des pères de la presse militante sous nos cieux en donnant naissance à « El-Ferzazzou » (la guêpe, en français: un hebdomadaire satirique et critique paru entre 1955 et 1956).

 

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Le journal satirique arabophone « En-Nasnas » (Photo: Domaine public)

 

Il est à signaler que dans le journal « Al-Sourour » d’Ali Douagi, le grand poète et écrivain tunisien, Mustapha Khraïef (né en 1909 à Nefta et décédé le 21 mars 1967 à Tunis) animait une rubrique de critiques littéraires intitulée « Mourajaât sahafia » (révisions médiatiques, en français) à travers des articles rédigés dans le pur dialecte tunisien, en usant de ruses linguistiques évocatrices des sévices subis par le peuple tunisien de la part des colons français.

 

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Le journal satirique « Al-Sourour » fondé en 1936 par feu Ali Douagi

 

Parmi les autres titres satiriques durant cette époque faste pour les journalistes, on cite : « Le jeune tunisien » (un bihebdomadaire politique, pour la défense des Tunisiens avec une veine satirique, fondé par Sadok Elakhal et paru entre 1932 et 1936), « Petit tunisois » (un quotidien satirique, politique et littéraire fondé par Mahmoud Aslan paru entre 1934 et 1957), « El-Inchirah » (l’ouverture, en français: un bimensuel satirique fondé en 1937 par Mohamed Mahmoud Ellouz), « Es-Sardouk » (le coq, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique illustré fondé par Chedly Fehri en 1922 mais qui a paru régulièrement entre 1937 et 1939), « Sabrah » (patiente, en français: un hebdomadaire satirique fondé par Taher Zarrouk et paru entre 1937 et 1939), « Zahou el-Bal » (la gaîté de l’esprit, en français: un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Arbi Turki et paru en 1936), « Edifaâ » (la défense, en français : un hebdomadaire satirique et généraliste illustré fondé par Kacem Letaïef et paru entre 1936 et 1937), « Ech-Chabab » (la jeunesse, en français : un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Mahmoud Bayram paru entre 1936 et 1937), « Kol chay bel makchouf » (cartes sur table) (hebdomadaire satirique, critique et politique fondé par Hedi Saïdi paru entre 1937 et 1939), « Al-Montakid » (le critique, en français: un hebdomadaire satirique, critique et généraliste fondé par Amor Ata, paru entre 1938-1939), « Al-Kachkoul » (le cache-col, en français: un hebdomadaire satirique et politique en langue arabe paru en 1937 et fondé par Hassan Ali Ayadi), « El-Anis » (l’accompagnateur, en français : hebdomadaire satirique et critique fondé par Mohamed Chabchoub et paru de 1937 jusqu’à 1955 d’une manière irrégulière en :1937, 1938, 1947, 1949-1950, 1953 et 1955), « Belmakchouf » (en toute transparence, en français : un journal fondé par Taher Zaknani en mars de 1951) , « Er-Rakib » (le superviseur, en français : un hebdomadaire satirique humoristique et critique, fondé par Ali Mâaoui en 1948 et qui a duré jusqu’en 1949) et « Al-Nichan » (la décoration, en français : un hebdomadaire satirique fondé par Abdelmalk Kborsli et paru seulement en 1953).

 

« Ech-Chabab » (la jeunesse, en français : un hebdomadaire satirique et humoristique fondé par Mahmoud Bayram paru entre 1936 et 1937)

 

Depuis 2013, « LerPesse » collecte les clics… !

Après la « révolution du Jasmin », le 18 août 2011, le journaliste Slim Boukhdir a fondé « El-Gattous » (le chat, en français) et qui a cessé de paraître en 2012: un hebdomadaire satirique arabophone — imprimé chaque jeudi sur quatre pages en format tabloïd —  illustré par des caricatures de Mohamed Adel Zaza et qui comptait parmi ses contributeurs Taoufik Ben Brik (journaliste et écrivain connu pour son opposition au régime de Ben Ali-Ndlr).

 

« El-Gattous », le journal satirique de Slim Bouhkdhir

 

Par ailleurs,  T. Ben Brik a donné naissance à un « Dazibao » bilingue: « Dhed essolta » (version arabophone) et « Contre le pouvoir » pour les lecteurs francophones. Ce « Tract » est paru de 2012 à 2014 avec la contribution du caricaturiste anonyme -Z-, en ayant comme seule ligne directrice: « faire dans le spectaculaire satirique ».

Décidément, avec un tel bouquet de journaux satiriques (support papier) parus depuis la fin du XIXème siècle, une question s’impose: qu’est-ce qui empêche, à l’image d’un phénix qui renaît de ses cendres, que l’un de ces titres fait son come-back sur la scène journalistique tunisienne ?

 

Le « Dazibao » bilingue de Tawfik Ben Brik: « Contre le pouvoir » & « Dhed essolta »

 

Certes, depuis la soirée du 13 novembre 2013, nos confrères du « LerPesse » (un magazine connecté et sa devise : « L’information sérieuse à l’image du pays »), dont le nom est un anagramme de La Presse, distillent des articles satiriques (partagés en masse sur Facebook), parodient l’actualité nationale avec beaucoup d’humour décalé et détournent les codes médiatiques avec une pincée de dérision, mais ce journal électronique demeure pour le moment un véritable OVNI (objet volant non identifié) journalistique pour ne pas dire une lumière dans la grisaille du Web tunisien.

 

« Quand tout semble vous séparer, seule une vraie valeur peut vous réunir » (Source: LerPesse.com)

 

Enfin, il est à rappeler que le paysage artistique et journalistique tuniso-tunisien regorge de caricaturistes et de dessinateurs pétris de talent à l’instar de Tawfik Omrane, Chedly Belkhamssa, Imed Ben Hmida, Habib Bouhawel, Seif Eddine Nechi, Mahjoub, Nadia Khiari alias « Willis from Tunis », Adel Imbaya, -Z- (un « cartooniste » sous X), Abdelkader Chelbi, ADENOV, Lotfi Ben Sassi alias « Bok-Bok », etc.

 

Une caricature de -Z- se moquant de la réélection pour la 5e fois du président déchu Zineabidine Ben Ali: un dessin publié sur son blog « Debatunisie.com », le 25 octobre 2009. (Source: debatunisie.com)

 

D’ailleurs, depuis l’avènement de la révolution de la dignité au pays d’Ibnou Khaldoun, jamais l’univers magique de l’illustration n’a connu une telle effervescence avec des dessins aussi incisifs et des personnages croquants-mordants. Alors, à quand un retour en masse de la presse satirique dans nos contrées ?

A.A.H.


 

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